1925 Présentation. Quatrième chapître de l'ouvrage «Vers la capitalisme ou vers le socialisme ?»

Vers le capitalisme ou vers le socialisme ?

Chapître Quatre

L'allure du développement, ses limites materielles, ses possibilités

Dans les années 1922-24, l'essor industriel était, avant tout, conditionné par l'industrie des objets manufacturés. Dans l'année économique courante (1924-25) la prédominance semble aller vers les branche de l'industrie qui produisent les moyens de production. Cependant, ces derniers se sont aussi rétablis en utilisant l'ancien capital de base (fixe). Dans l'année économique à venir, où le capital de base transmis par la bourgeoisie est exploité à 100%, nous nous approchons beaucoup d'un renouvellement du capital fixe. La Commission du Plan d'Etat prévoit comme augmentation totale du capital, pour l'industrie (y compris l'électrification) 830 millions de roubles, pour les transports 236 millions de roubles, pour les constructions de logements et autres 375 millions de roubles, pour l'agriculture 300 millions de roubles, - ce qui fait ensemble presque 1,8 milliards de roubles, dont plus de 900 millions de roubles de nouveaux investissements, c'est-à-dire venant d'une accumulation de l'ensemble de l'économie. Ce plan, qui n'est qu'ébauché, et non encore approuvé définitivement, fait faire un pas immense à la répartition des ressources matérielles du pays : jusqu'ici, nous travaillions avec un capital de base tout trouvé, que nous ne faisions que compléter et renouveler par-ci, par-là. Dès maintenant, nous devrons renouveler entièrement ce capital. C'est en cela que consiste la différence fondamentale entre la période économique qui commence et celle que nous laissons derrière nous.

Du point de vue d'un économiste isolé, par exemple d'un chef de trust, il pourrait sembler que l'allure du développement dépend des crédits qu'il obtient de la banque. «Donnez-moi tant et tant de millions, et je fais poser un nouveau toit, je fais installer de nouveaux tourneurs, j'augmente de dix fois la production, je diminue les frais de moitié, et j'obtiens une qualité européenne» ; combien de fois entend-on de telles paroles ! Mais, cependant, c'est un fait qu'en réalité le financement n'est jamais un facteur primaire. L'allure du développement économique est déterminé par les conditions mêmes du programme de production. Le commentaire de la Commission du Plan d'Etat, dont nous avons connaissance, rappelle cela tout à fait à propos «Ce qu'il faut considérer comme limite universelle et unique de l'allure d'un développement social possible, comme limite qui, de son côté détermine tous les facteurs particuliers et limitatifs, y dit-on, c'est l'ampleur de l'accumulation totale de l'économie sociale dans sa forme matérielle, c'est-à-dire l'ensemble de tous les biens nouvellement acquis, qui dépassent les besoins de la simple reproduction et représentent donc de ce fait une base matérielle suffisante pour une reproduction, pour une reconstruction élargie.» Les billets de banque, actions, obligations, lettres de crédit et autres «valeurs papiers», n'ont, en eux-mêmes, aucune importance pour l'ampleur et l'allure du développement économique : ce ne sont là que des moyens pour le calcul et la répartition des valeurs matérielles. Du point de vue capitaliste privé, et, en général, du point de vue économique privé, ces valeurs ont naturellement une signification en elles-mêmes : elles assurent à leurs possesseurs une certaine somme de valeurs matérielles. Mais, du point de vue économique social qui, dans les circonstances où nous sommes, coïncide à peu près avec l'intérêt d'Etat, les valeurs papiers en elles-mêmes n'ajoutent rien à la masse de produits matériels, qui servent à l'amplification de la production. Nous devons donc partir de cette base réelle de l'amplification de la production. L'utilisation de l'argent dans son chemin à travers le budget, à travers les banques, les emprunts de reconstruction, les fonds industriels, etc., n'est qu'une méthode de répartition de certains biens matériels entre les différentes branches de l'économie.

Dans les années d'avant-guerre, notre industrie s'accroissait en moyenne de 6-7% par an. Ce coefficient est assez élevé. Mais il apparaît absolument minime en comparaison des coefficients d'aujourd'hui où l'industrie augmente de 40-50% dans l'année. Mais cependant, ce serait une erreur grossière d'opposer simplement et sans plus, ces deux coefficients de croissance. Jusqu'au moment de la guerre, l'accroissement de l'industrie s'accomplissait surtout par la construction de nouvelles usines. En ce moment, cet agrandissement se fait dans une bien plus grande mesure par l'utilisation des anciennes usines et par l'utilisation de l'ensemble de l'outillage déjà existant.

De là, l'allure tout à fait extraordinaire de l'essor. Et il est tout à fait naturel qu'au moment de la fin du processus de reconstruction, le coefficient de croissance baisse sensiblement. Cette circonstance a une importance tout à fait extraordinaire, car elle détermine, dans une certaine mesure, notre situation à l'intérieur du monde capitaliste. Il faudra que la lutte pour notre place socialiste «au soleil», soit, d'une façon ou d'une autre, une lutte pour un coefficient de croissance de production le plus élevé possible. Cependant, la base et, en même temps, la valeur-limite de cette croissance, consiste dans la masse disponible de valeurs matérielles.

Mais, s'il en est ainsi, si le processus de reconstruction rétablit chez nous, au fond, les anciennes relations entre l'agriculture et l'industrie, entre le marché de l'intérieur et celui de l'étranger (exportation de blé et de matière première, importation de machines et d'objets manufacturés), cela ne signifierait-il pas qu'il tend aussi à rétablir le coefficient de croissance économique d'avant-guerre, et que nous devrons descendre des 40-50% d'aujourd'hui au 6% de l'époque d'avant-guerre ? A cette question, on ne peut naturellement pas faire pour le moment, une réponse très précise. Cependant, nous pouvons dire avec certitude : avec l'existence d'un Etat socialiste, d'une industrie socialiste et d'une réglementation de plus en plus fermement établie des processus économiques fondamentaux (dont font partie l'exportation et l'importation), nous pourrons conserver, même après avoir atteint le niveau d'avant-guerre, un coefficient de croissance qui dépassera, de loin, aussi bien notre propre coefficient d'avant-guerre que la moyenne des chiffres de comparaison capitalistes.

En quoi consistent nos avantages ? Nous les avons déjà énumérés :
Premièrement : chez nous, il n'y a pas, ou du moins, presque pas de classes parasitaires. En effet, l'accroissement n'était pas, avant la guerre, de 6%, mais au moins de deux fois plus. Mais la moitié seulement des capitaux accumulés pouvait être employée dans la production. L'autre moitié était gâchée et gaspillée par le parasitisme. C'est ainsi que le seul fait d'avoir supprimé le tsarisme et sa bureaucratie, la noblesse et la bourgeoisie, - en introduisant les autres conditions nécessaires - nous assure une augmentation du coefficient de croissance qui va de 6% à 12%, tout au moins à 9-10%.
Deuxièmement : la suppression du principe de la propriété privée, donne à notre Administration d'Etat la possibilité de disposer n'importe quand, avec toute la liberté nécessaire, des moyens requis pour une période économique donnée. Les dépenses non productives du parallélisme économique, de la concurrence, etc., sont fortement amoindries et diminueront encore dans l'avenir. Ce n'est que grâce à ces circonstances qu'un essor aussi rapide a été possible sans secours étranger durant les dernières années. Plus tard, seule la répartition (selon le plan économique) des moyens et des forces, nous donnera la possibilité d'atteindre, dans une bien plus grande mesure que jusqu'à présent, et en employant les mêmes moyens, un niveau de production beaucoup plus élevé que celui de la société capitaliste.
Troisièmement : l'établissement du principe du Plan d'Etat dans la technique de production, que nous venons seulement d'introduire (la standardisation, la spécialisation des fabriques, et leur unification, de manière à ce qu'elles représentent un organisme de production harmonique), promet, pour des temps très prochains, une augmentation considérable et toujours croissante de notre coefficient de production.
Quatrièmement : la société capitaliste vit et se développe selon une succession de périodes d'essor et de crises, qui, après la guerre, a pris le caractère de convulsions maladives. Il est vrai que notre économie, elle aussi, a eu ses crises. Et, bien plus : notre dépendance croissante du marché mondial représente, comme nous le démontrerons plus loin, une source possible de crises dans notre propre économie. Néanmoins, la prévoyance et la régularisation croissantes du Plan d'Etat devra considérablement réduire les périodes de crises dans notre développement et assurer ainsi un surplus d'accumulation considérable.

Voici nos quatre avantages, les supériorités qui ont déjà joué, dans une grande mesure, pendant les dernières années. Leur importance ne diminuera pas, mais, au contraire, augmentera en approchant de la fin de la période de reconstruction. Ces quatre avantages, correctement utilisés, nous donneront, dans les prochaines années, la possibilité d'augmenter le coefficient de croissance de notre industrie non seulement du double des 6% d'avant-guerre, mais du triple et même peut-être davantage.

Mais ceci n'épuise pas la question. Les avantages de l'administration socialiste qui viennent d'être énumérés, ne prouveront pas seulement leur efficacité dans les processus de l'économie intérieure, mais ils augmenteront aussi beaucoup en raison des possibilités offertes par le marché mondial. Jusqu'à présent, nous avons considéré celui-ci avant tout au point de vue des écueils économiques qu'il recèle. Cependant, le marché mondial capitaliste ne renferme pas pour nous que des raisons d'épouvante, il nous ouvre aussi de très grandes possibilités. Notre accession aux conquêtes de la technique scientifique, à ses applications les plus compliquées, augmente toujours. Ainsi, si le marché mondial, en englobant une économie socialiste, lui crée des dangers, il lui accorde cependant, pour peu que celui-ci règle avec précision son trafic économique, de puissants remèdes contre ces dangers. Si nous savons profiter convenablement du marché mondial, nous pourrons accélérer considérablement le processus du déplacement des coefficients de comparaison en faveur du socialisme.

Sans aucun doute, nous pourrons avancer en sondant prudemment et lucidement chaque mètre d'eau navigable ; car c'est un fleuve sur lequel notre bateau socialiste navigue pour la première fois. Mais toutes les indications de notre sondage permettent de penser que ce fleuve devient plus large et plus profond à mesure que nous avançons.

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Dernière mise à jour 11.09.2002