| 19 mars 1924 |
Article publié en français in : La Vérité n°13 juillet 1958, la revue Que Faire ? N°2 mai 1970 - 6 pp. Première publication en russe dans Pravda n°71 28 mars 1924 (date rédaction 19 mars 1924) |
Le nouveau livre d'Engels ou plus précisément l'ouvrage de lui qui nous est accessible seulement aujourd'hui, présente, dans sa partie principale, une chronique analytique de la guerre franco-prussienne de 1870-71. Les articles d'Engels furent publiés dans le journal anglais PALL MALL GAZETTE à mesure que se déroulaient les événements militaires,Note. Aussi le lecteur ne doit-il pas s'attendre à y trouver quelque étude générale de «science militaire» ou l'exposé systématique d'une théorie sur l'art militaire. Non, le problème d'Engels était, à partir d'une appréciation générale des forces et des ressources des adversaires, et en suivant au jour le jour l'emploi de ces forces et de ces ressources, d'aider le lecteur à se retrouver dans la marche des opérations, et aussi de soulever de temps en temps ce que l'on a coutume d'appeler le voile de l'avenir. Ces articles de chronique militaire composent au moins les deux tiers du livre. Le dernier tiers comprend des articles portant sur des aspects particuliers de la guerre, tout en conservant un lien étroit avec elle : «Comment combattre les Prussiens», «Analyse du système de l'armée prussienne», «Saragosse-Paris», l'apologie de l'Empereur», etc.
Il est clair qu'un livre de ce genre ne peut être lu ni analysé d'Engels. Pour comprendre pleinement les jugements, pensées et appréciations de caractère concret, basés sur les faits, contenus dans ce livre, il faut suivre pas à pas les opérations de la guerre franco-prussienne sur la carte, et cela à la lumière des données de la plus récente littérature consacrée à l'histoire militaire. Naturellement ce travail scientifico-critique ne peut être le fait du premier lecteur venu. Il demande des connaissances spéciales, un grand sacrifice de temps et un intérêt exceptionnel pour la question. Cet intérêt se justifie-t-il ? Nous le pensons. Tout d'abord, il se justifie du point de vue d'une appréciation exacte des connaissances et de la perspicacité de Frédéric Engels lui-même en matière militaire. Une étude approfondie de ce texte particulièrement dense, la comparaison des appréciations et des pronostics d'écrivains militaires contemporains, présenteraient un grand intérêt et constitueraient non seulement une très précieuse source d'information pour la biographie d'Engels et cette biographie est un chapitre de l'histoire du socialisme mais aussi une illustration extrêmement brillante du problème des rapports réciproques du marxisme et de l'art militaire.
Du marxisme et de la dialectique, Engels ne dit mot tout au long de ses articles. Cela est d'autant moins étonnant qu'il écrit anonymement dans un journal archi bourgeois, et de plus à une époque où le nom de Marx était encore très peu connu.
Mais ce ne sont pas seulement ces causes extérieures qui incitent Engels à se garder des théories générales. On peut être certain que, s'il avait eu alors la possibilité de commenter les événements militaires dans un journal révolutionnaire marxiste, jouissant ainsi d'une liberté incomparablement plus grande dans l'expression de ses sympathies et de ses antipathies politiques, il n'aurait pas procédé, dans son analyse et son appréciation de la marche de la guerre, autrement qu'il ne l'a fait dans PALL MALL GAZETTE. Engels n'a pas introduit, de l'extérieur, dans le domaine de l'art militaire une quelconque doctrine abstraite, et il n'a pas promu à la qualité de critère universel tel recueil de recettes tactiques nouvellement découvertes par lui. Malgré toute la concision de son exposé, nous voyons avec quelle attention Engels se penche sur tous les éléments de l'art militaire, depuis la superficie et le nombre d'habitants des pays belligérants jusqu'aux informations biographiques sur le passé du général Trochu, en vue de mieux connaître ses procédés et ses habitudes. Derrière ces articles, on sent l'énorme travail qui a précédé et accompagné leur élaboration. Engels, qui fut non seulement un penseur profond mais aussi un excellent écrivain, n'offre pas aux lecteurs des matériaux inorganisés. D'où l'impression de facilité que peuvent produire certains de ses jugements et de ses remarques. En réalité, il n'en est pas ainsi. Le travail critique d'Engels sur les matériaux empiriques est immense. La meilleure preuve en est que la marche ultérieure des événements militaires a fréquemment confirmé la justesse de ses pronostics. Nul doute qu'une étude minutieuse de ces articles par nos jeunes théoriciens militaires, dans le sens précédemment indiqué, montrerait encore mieux avec quel sérieux il a abordé l'art militaire comme tel.
Mais c'est aussi pour les lecteurs qui se contenteront de lire ce livre sans chercher à l'approfondir et de tels lecteurs seront malgré tout la grande majorité, même parmi les militaires que ce travail présentera un intérêt considérable, non par son exposé analytique de telle ou telle opération militaire, mais par ses appréciations générales sur la conduite de la guerre et ses jugements sur des questions militaires particulières disséminés dans de nombreuses pages de la chronique, et en partie traités à part, comme nous l'avons déjà dit, dans des articles spéciaux. Engels aborde l'étude de la guerre en chercheur objectif, donc comme un phénomène complexe du monde matériel, exigeant avant tout une analyse de ses éléments fondamentaux, étudiés ensuite dans leurs rapports réciproques. La vieille idée pythagoricienne suivant laquelle les nombres régissent le monde dans son interprétation réaliste et non mystique ne peut trouver meilleure vérification que dans la guerre. Nous avons tout d'abord le nombre des bataillons, le nombre des fusils, le nombre des canons. Les qualités des armes et les qualités des tireurs se mesurent également par des quantités : distances entre les combattants, précision des coups. Les qualités morales des soldats se reconnaissent à leur capacité de supporter des marches plus longues, de tenir plus longtemps sous le feu, etc.
Cependant, plus on approfondit la question et plus le problème se complique. Le caractère et le nombre des armements dépendant de l'état des forces productives du pays. La composition de l'armée et de son corps de commandement est déterminée par la structure de la société. L'appareil administratif et l'intendance dépendent de la structure de l'Etat, qui est déterminée par la nature de la classe dirigeante. Le moral de l'armée dépend des rapports entre classes, de la capacité de la classe dirigeante à transformer les problèmes de la guerre en buts subjectifs de l'armée. Le degré d'audace et le talent du personnel de commandement dépendent également du rôle historique de la classe dirigeante, de sa capacité de concentrer autour de ses problèmes les meilleures forces créatrices du pays, ce qui, à son tour, se résume dans la question suivante : la classe dirigeante remplit-elle un rôle historique progressiste, ou bien se survit-elle à elle-même et combat-elle seulement pour son existence ? Nous n'avons indiqué ici que les points essentiels, et en outre sous une forme dépouillée et schématique. En réalité l'interdépendance des différents aspects de l'art militaire et leur subordination à l'ensemble les différents aspects de l'ordre social est beaucoup plus complexe et contingente. Sur le champ de bataille tout cela se résume en fin de compte dans le nombre de soldats, d'officiers, de tués, de blessés, de prisonniers, de déserteurs, l'étendue du territoire conquis et la quantité de butin. Mais comment prévoir ce résultat ? S'il était possible de dresser à l'avance un compte exact de tous les éléments de la bataille et de la guerre, alors il n'y aurait pas de guerre, car personne n'irait à une défaite certaine déterminée à l'avance. Mais à quoi bon parler d'une pareille prévision infaillible ! Seuls les éléments matériels immédiats de la guerre peuvent s'exprimer par des chiffres. En ce qui concerne la dépendance des éléments matériels de l'armée à l'égard de l'économie du pays dans son ensemble, l'appréciation, et peut-être également la prévision, seront beaucoup plus conditionnelles. Plus encore en ce qui concerne ce qu'on appelle les facteurs moraux : équilibre politique dans le pays, endurance de l'armée, fermeté de l'arrière, coordination du travail de l'appareil d'Etat, valeur du commandement, etc. Laplace disait que le cerveau capable de saisir tous les processus se produisant dans l'univers pourrait prédire infailliblement tout ce qui arrivera dans le futur. Cela découle nécessairement du principe du déterminisme : pas de phénomène sans cause. Mais une telle intelligence n'est le fait ni de l'individu, ni de la collectivité. De là vient que les plus compétents et les plus géniaux parmi les hommes se trompent fréquemment dans leurs prévisions. Mais il est évident que l'on se rapprochera d'autant plus d'une prévision exacte que la connaissance des éléments du processus sera plus complète, que la faculté de les analyser, de les apprécier et de les combiner sera plus grande, que l'expérience scientifique sera plus vaste et l'horizon plus étendue.
Dans sa chronique militaire de journaliste, si modeste par son but, Engels reste lui-même : il introduit dans son travail l'esprit pénétrant d'un analyste et d'un militaire, passé par la grande école sociale et théorique de Marx-Engels et l'école pratique de la révolution de 1848 et de la première internationale.
«Comparons maintenant les forces qui sont en préparation pour une destruction mutuelle et, pour simplifier les choses, ne nous occupons que de l'infanterie. L'infanterie est l'arme qui décide des batailles ; une futile balance des forces en cavalerie et artillerie, y compris mitrailleuses et autres engins faisant des miracles, ne comptera pour beaucoup ni d'un côté, ni de l'autre».(Lettre du 29 juillet 1970). Ce qui s'est en général révélé juste pour la France et l'Allemagne de 1870 serait absolument faux appliqué à notre époque. Aujourd'hui, on ne peut même plus calculer le rapport des forces militaires d'après le nombre relatif des bataillons. A dire vrai, l'infanterie reste aujourd'hui la grande force des batailles. Mais le rôle dans l'armée des coefficients techniques s'est considérablement accru, et de plus il varie beaucoup avec les armées : nous avons en vue non seulement la mitrailleuse qui, en 1870, était encore une «machine étrange» ; non seulement l'artillerie, qui augmenta énormément en nombre et en importance, mais aussi des moyens tout à fait nouveaux : automobiles blindées ou de transport, aviation et chimie de guerre. Sans tenir compte de ces éléments, une statistique des bataillons d'infanterie serait aujourd'hui tout à fait irréelle.
De son calcul, Engels tire la conclusion que l'Allemagne dispose d'un nombre beaucoup plus grand de soldats instruits que la France et que la supériorité de la première sur la seconde sera de plus en plus manifeste, à moins que Napoléon III, dès le début, ne devance l'ennemi en lui portant des coups décisifs, avant qu'il n'ait eu le temps de mettre à profit sa supériorité potentielle.
Ce faisant, Engels passe à la stratégie, au domaine du grand art militaire, qui, à son tour, grâce à un système compliqué de leviers et de courroies de transmission, est relié à la politique, à l'économie, à la culture, à l'administration. A propos de la stratégie, Engels juge nécessaire d'en tracer dès le début les limitations que lui impose la réalité. «Il est bon de rappeler», dit-il dans sa troisième lettre, «qu'on ne peut jamais compter que ces plans stratégiques auront le plein effet que l'on attend d'eux. Il survient toujours un accroc ici, un accroc là ; des corps n'arrivent pas au moment précis où l'on en a besoin ; l'ennemi fait des mouvements imprévus ou a pris des précautions auxquelles on ne s'attendait pas ; et enfin une lutte dure, acharnée, où le bon sens d'un général dégage une armée vaincue des pires conséquences que peut avoir une défaite la perte des communications avec la base». Ceci est indiscutable. Contre une telle conception réaliste de la stratégie, seul pourrait s'élever Pfühl d'illustre mémoire ou l'un de ses admirateurs tardifs.
Tenir compte dans le plan uniquement de l'essentiel, et cela dans la mesure où les circonstances le permettent ; laisser facultatif ce qui ne se soumet pas au calcul ; donner à l'ordre une souplesse suffisante pour qu'il s'adapte aux modifications imprévisibles de la situation ; et surtout déceler à temps, s'il y a lieu, ces modifications, corriger le plan en conséquence et si besoin est le réorganiser de fond en comble, voilà précisément en quoi consiste un art authentique de la conduite des armées. S'il était possible de donner à un plan stratégique un caractère définitif, en tenant compte à l'avance du temps, de l'état de l'estomac et des pieds du soldat, des intentions de l'ennemi, etc., alors le général victorieux pourrait être un automate sachant appliquer les quatre règles de l'arithmétique. Heureusement, ou malheureusement, il n'en est pas ainsi. Le plan militaire n'a nullement un caractère absolu et l'existence du meilleur plan, comme Engels l'indique très justement, est bien loin d'assurer la victoire. Par contre, l'absence de plan mène tout droit à la défaite. Tout chef militaire sérieux comprend le rôle d'orientation, nullement absolu, du plan. Mais si, pour cette raison, il se décidait à se passer de tout plan, il se condamnerait à être fusillé ou interné dans un asile de fous.
Qu'est-il donc advenu du plan stratégique de Napoléon III ? Nous avons déjà vu que l'énorme avantage potentiel de l'Allemagne venait d'une supériorité numérique en matériel humain entraîné.
La tâche de Bonaparte, comme le montre Engels, consistait à empêcher l'adversaire, par des actions rapides et décisives, de tirer partie de cette supériorité. La tradition napoléonienne devait semble-t-il , s'accorder parfaitement avec ce genre de tactique. Mais, hélas, pour la réalisation d'un plan audacieux, il faut, en sus de tout le reste, un bon travail de l'intendance. Or, dans le domaine du ravitaillement des troupes, la bureaucratie napoléonienne montra, mieux que partout ailleurs, son incapacité et sa corruption. De là, dès le début des hostilités, frictions et retards, temps perdu, non exécution du plan, et pour finir, le désastre.
Engels, à plusieurs reprises, mentionne en passant l'effet pernicieux de l'intrusion de la «politique» dans la marche des opérations militaires. Ces remarques, peuvent, à première vue, sembler contredire la pensée que la guerre n'est au fond que le prolongement de la politique. En réalité, il n'y a là aucune contradiction. La guerre prolonge la politique, mais par ses moyens et ses méthodes propres. Si la politique se voit contrainte de recourir, pour résoudre ses problèmes, aux moyens de la guerre, la politique en revanche, ne doit pas, au nom de problèmes secondaires, venir troubler la marche des opérations militaires. Ainsi, quand Bonaparte ordonne des mouvements visiblement inopportuns au point de vue militaire dans le seul but de flatter l'opinion publique par des succès éphémères, c'est là un exemple d'intrusion foncièrement néfaste de la politique dans la guerre, qui empêche cette dernière de résoudre par les moyens qui lui sont propres les problèmes posés par la politique. Le fait que Bonaparte, dans sa lutte pour préserver le régime se voyait contraint à ce genre d'intrusion équivaut à sa propre condamnation et annonce sa chute prochaine.
Après la débâcle totale et la reddition à l'ennemi des forces armées impériales, lorsque le pays fit, sous la conduite de Gambetta, une tentative pour former une nouvelle armée, Engels suivit ce travail avec une remarquable intelligence de ce qui est l'essence de l'organisation militaire. Il caractérise très justement les troupes jeunes, mal disciplinées que l'on avait ainsi improvisées : «De telles troupes, dit-il, ne sont que trop prêtes à crier à la trahison si on les mène pas tout de suite contre l'ennemi et à se sauver quand on leur fait sérieusement sentir cette présence de l'ennemi». Comment ne pas évoquer à ce propos nos propres détachements et nos propres régiments des années 1917-1918 !
Engels comprend parfaitement à quel point il est difficile, en présence de conditions nouvelles et impérieuses, de transformer des masses d'hommes en compagnies et bataillons de soldats. «Quiconque, dit-il, a vu des levées populaires sur le terrain d'exercice ou sous le feu Freichaaren de Bade, Bull-Run Yankees, mobiles français ou Volunteers britanniques aura d'emblée aperçu que l'impuissance et l'inconsistance de ces troupes ont pour cause principale que les officiers ne connaissent pas leur service» . (29 octobre 1870).
Cette attention qu'Engels témoigne aux cadres de l'armée est extrêmement instructive. Comme le grand révolutionnaire est loin des verbiages prétendument révolutionnaires, particulièrement à la mode alors en France, sur la vertu salvatrice de la levée en masse, de l'armement hâtif de la nation, etc. Engels saisit parfaitement l'importance de l'officier et du sous-officier dans le bataillon. Il établit soigneusement le compte des ressources en officiers de la République après la débandade des forces armées. Il suit attentivement dans la nouvelle armée dite de la Loire l'apparition des traits permettant de la distinguer d'une simple foule d'hommes armés. Aussi remarque-t-il avec plaisir que la nouvelle armée non seulement semble vouloir agir de concert et faire preuve de discipline, mais encore «a réappris une chose très importante, que l'armée de Louis Napoléon avait tout à fait oublié le service d'infanterie légère, l'art de protéger des surprises les flancs et l'arrière, de garder le contact avec l'ennemi en surprenant ses détachements, en fournissant renseignements et prisonniers». (26 novembre 1870).
Tel apparaît Engels tout le long de ce travail «journalistique» : hardi dans ses idées, réaliste dans sa méthode, voyant l'ensemble sans perdre de vue le détail, et scrupuleux à l'extrême dans l'étude des matériaux. Il calcule la quantité de fusils à canon rayé et à canon lisse chez les Français, dénombre à nouveau l'artillerie allemande, donne les caractéristiques du cheval de cavalerie prussien, et ne perd jamais de vue les qualités du sous-officier prussien. Placé par la marche des événements devant le problème du siège et de la défense de Paris, il étudie les caractéristiques de ses fortifications, la proportion d'artillerie des deux côtés, et aborde d'un point de vue critique la question de l'existence dans les murs de Paris de troupes régulières capables de conduire et d'être conduites.
Quel dommage que nous n'ayons pas connu ce travail fait par Engels en 1870 ! Il nous aurait sûrement aidé à nous débarrasser plus vite et plus facilement des préjugés, largement répandus alors, qui tendaient à opposer «l'enthousiasme révolutionnaire» et «l'esprit prolétarien» à une organisation régulière, à une discipline stricte et à un commandement hardi.
La méthode critique d'Engels sur le plan militaire se dessine par exemple très nettement dans sa treizième lettre, consacrée à la nouvelle, venue de Berlin, d'une «marche résolue sur Paris». La lettre sur le camp retranché de Paris (16e lettre) provoqua à juste titre, l'enthousiasme de Karl Marx. Un admirateur exemple de la manière d'Engels d'étudier les questions militaires nous est fourni dans la 24e lettre sur l'investissement de Paris. Engels, d'emblée, pose les deux points fondamentaux : 1 - «Paris ne peut pas espérer être secouru en temps utile par une armée française venant du dehors» ; 2 - «La garnison de Paris est impropre à agir par l'offensive sur une vaste échelle». Sur ces deux axes sont disposés tous les autres éléments de l'analyse. Du plus grand intérêt sont également les passages où Engels discute de la guerre des partisans et des conditions de son application, question qui, même dans l'avenir , conservera pour nous un intérêt pratique de premier ordre. Le ton d'Engels devient plus assuré avec chaque nouvelle lettre. Cette assurance lui est fournie par deux vérifications : la comparaison avec ce que d'autres ont écrit sur les mêmes questions, de «vrais militaires» ; et, vérifications encore plus convaincante, les événements eux-mêmes.
Bannissant impitoyablement de son analyse toute abstraction, considérant la guerre comme un enchaînement d'opérations matérielles, analysant chacune de ces opérations du point de vue des forces disponibles, des ressources et de l'usage qui en est fait, le grand révolutionnaire agit comme un spécialiste des questions militaires, c'est-à-dire comme un homme qui, dans la plénitude de sa vocation et de sa profession, part des facteurs internes de l'art militaire. Ce n'est pas pour rien que les articles d'Engels furent attribués à des sommités militaires de l'époque, à la suite de quoi ses proches se mirent à le surnommer «général». Oui, Engels a peut-être abordé les questions militaires comme un «général» mais en ayant en vue des problèmes significatifs dans des domaines particuliers de la guerre, et s'il n'avait pas suivi l'indispensable stage pratique, il avait, par contre, une tête comme on n'en trouve pas sur les épaules de tous les généraux.
Mais dans tout cela, que devient le marxisme ? On peut dire que c'est cela même, jusqu'à un certain point. Une des premières philosophiques du marxisme affirme que la vérité est toujours concrète. Cela signifie que l'on ne peut réduire la guerre et ses problèmes à des catégories sociales et politiques. La guerre est la guerre, et le marxisme qui veut porter un jugement sur elle, doit se rappeler que la vérité militaire est elle aussi concrète. Voilà ce qu'en premier lieu nous enseigne le livre d'Engels. Mais pas seulement cela.
Si l'on ne peut réduire les questions militaires à des questions de politique générale, il est pourtant absolument inadmissible de détacher les premières des secondes. La guerre, comme nous l'avons rappelé plus haut, est le prolongement de la politique par des moyens particuliers. Cette pensée profondément dialectique a été formulée par le «spécialiste» Clausewitz. La guerre est le prolongement de la politique : qui veut comprendre le prolongement «par d'autres moyens», cela signifie qu'il ne suffit pas d'être compétent en politique pour, par cela même, porter une juste appréciation sur les «autres moyens» que sont la guerre. L'immense, l'incomparable supériorité d'Engels c'est que, comprenant le caractère particulier de la guerre, avec sa technique, sa structure, ses méthodes, ses traditions et ses préjugés propres, il était en même temps, grand connaisseur de cette politique, à laquelle la guerre, en fin de compte est subordonnée.
Inutile de dire que cette énorme supériorité n'a pas empêché Engels de se tromper dans ses jugements et dans ses pronostics concrets sur la guerre. Au temps de la guerre de Sécession, Engels a surestimé les avantages purement militaires des Sudistes dans la première période de la guerre, et il s'attendait à leur victoire. Pendant la guerre austro-prussienne de 1866, peu de temps avant la bataille décisive de Königgraetz qui assura l'hégémonie prussienne, Engels escomptait des troubles dans la Landwehr prussienne. Et dans la chronique de la guerre franco-prussienne on peut, vraisemblablement, trouver une série d'erreurs de détail, bien que, dans ce cas, les pronostics d'Engels se soient révélé incomparablement plus justes que dans les exemples précités. Seuls des gens très naïfs peuvent penser que la grandeur de Marx, d'Engels ou de Lénine réside dans l'infaillibilité automatique de tous leurs jugements. Non, eux aussi se sont trompés. Mais dans leurs jugements sur des problèmes très importants et très complexes, ils se sont trompés moins souvent que d'autres. Voilà en quoi réside la grandeur de la pensée. Et également dans le fait que leurs erreurs, si l'on réfléchit sérieusement à leur motivation, paraissent souvent plus chargés de sens et plus riches d'enseignements que les vérités de ceux, qui, par hasard ou non, dans telle ou telle occasion, ont paru avoir raison contre eux.
Des abstractions dans le genre de «à chaque classe correspond sa propre tactique et stratégie» ne trouvent naturellement pas d'appui chez Engels. Il sait fort bien qu'à la base de l'organisation militaire et de la guerre on trouve le niveau de développement des forces productives et non la pure volonté de classe.
Bien entendu, on peut dire que le monde féodal a eu sa tactique, et même une série de tactiques, le monde bourgeois la sienne, tout aussi changeante, et que le socialisme, indubitablement, finira par créer une nouvelle tactique militaire, s'il est appelé à vivre longtemps aux côtés du capitalisme. Sous une forme aussi générale, cela est vrai pour autant que le niveau des forces productives de la société capitaliste est supérieur à celui de la société féodale et sera, avec le temps, encore plus élevé dans la société socialiste. Inutile d'insister. Cependant, il ne découle en aucun cas de là que le prolétariat arrivé au pouvoir, s'appuyant sur un niveau extrêmement bas de forces productives, peut du jour au lendemain créer une tactique qui, en principe, doit correspondre à des forces productives plus élevées de la future société socialiste.
Nous avons déjà très souvent comparé les processus et phénomènes de l'économie avec ceux de la guerre. Maintenant il ne nous serait peut être pas inutile de confronter certaines questions militaires avec les problèmes économiques, car nous avons déjà accumulé une expérience non négligeable dans ce dernier domaine. Une fraction importante de l'économie est placée chez nous dans les conditions de l'économie socialiste, ce qui est un trait caractéristique de l'Etat ouvrier, travaillant à son propre compte et sous sa direction. Par suite, la structure de droit public de notre industrie est profondément différente de la structure capitaliste. Cette différente influe sur le système de gestion industrielle, la sélection du personnel de direction, les rapports entre la direction et les ouvriers, etc. Mais qu'advient-il du processus lui-même ? Avons-nous créé nos propres méthodes socialistes de production comme contre poids du capitalisme ? Nous en sommes encore bien loin. Les méthodes de production dépendent de la technique matérielle et du niveau productif et culturel des ouvriers. Etant donné l'usure de l'équipement le rendement insuffisant des entreprises, notre processus de production se situe actuellement à un niveau incomparablement plus bas qu'avant la guerre. Dans ce domaine, non seulement nous n'avons pas encore apporté quelque chose de nouveau, mais nous pouvons seulement rêver au jour lointain où nous réussirons à nous approprier les méthodes et les procédés qui, à l'époque actuelle, sont la règle dans les pays capitalistes avancés, permettant là-bas une productivité du travail infiniment plus élevée que chez nous.
Mais si telle est la situation de l'économie, peut-il en être en principe autrement dans le domaine militaire ? La tactique dépend de la technique de guerre dont on dispose et du niveau de culture militaire du soldat. Sans doute, la structure politique et sociale de notre armée la différence profondément des armées bourgeoises. Nous constatons cette différence dans le choix du commandement, dans les rapports de ce commandement avec la troupe et surtout, dans les objectifs politiques qui inspirent notre armée. Mais de là on ne peut nullement conclure que, dès maintenant, c'est-à-dire au niveau technique et culturel le plus bas, nous puissions créer une tactique essentiellement nouvelle et plus parfaite que celle à laquelle sont parvenues les armées les plus civilisées parmi les vautours capitalistes. Il ne faut pas confondre, comme l'enseigne ce même Engels, les premiers pas du prolétariat après sa conquête du pouvoir et ces premiers pas se mesurent en années avec une société socialiste qui a déjà atteint un haut développement. A mesure que croissent les forces productives, sur les bases de la propriété socialiste, le processus lui-même prendra inéluctablement chez nous un autre caractère que dans les pays capitalistes. Pour changer qualitativement le caractère de la production, il ne nous faut pas des révolutions, des bouleversements de la propriété, etc. : il nous faut seulement un développement des forces productives sur les bases conquises. Cela peut aussi s'appliquer à l'armée. Dans l'état soviétique, sur la base de la collaboration des ouvriers et des paysans, sous la direction des ouvriers d'avant-garde, nous créerons, sans aucun doute, une nouvelle tactique, mais quand ? Quand nos forces productives seront supérieures aux forces productives capitalistes ou leur seront, au moins approximativement, comparables.
Nul doute que dans notre pays, dans le cas de conflits armés avec les Etats capitalistes, il existe un seul avantage, tout petit mais peut être suffisant pour coûter la tête à nos ennemis possibles. C'est que nous ignorons l'antagonisme entre la classe dirigeante et celle où se recrute la masse des soldats. Chez nous, nous avons un Etat ouvrier et une armée ouvrière-paysanne. Mais ce n'est pas tant un avantage militaire que politique. Il serait de la dernière inconséquence de tirer de cet avantage politique des conclusions favorisant la présomption et la légèreté en matière militaire. Bien au contraire, plus clairement nous comprenons notre retard, plus nous nous libérerons des fanfaronnades, plus assidûment nous nous mettrons à l'étude des techniques et de la tactique des armées capitalistes avancées, plus de raisons nous aurons d'espérer, dans le cas d'un conflit armé, enfoncer un coin acéré, non seulement militaire mais aussi révolutionnaire, entre la bourgeoisie et la masse des soldats de son armée.
Je me demande s'il vaut la peine de mentionner ici la sensationnelle révélation du non moins sensationnel Tchernov à propos du «nationalisme» de Marx et d'Engels. Le présent livre apporte aussi une réponse à cette question, réponse qui ne change en rien notre ancienne opinion, mais bien au contraire la renforce autant qu'il est possible de le faire. Le critère suprême était pour Engels l'intérêt de la révolution. Il soutenait la cause de l'Allemagne contre l'Empire bonapartiste parce que, dans les conditions historiques concrètes, les intérêts de l'unification de la nation allemande étaient une force progressive, potentiellement révolutionnaire. Guidés par cette même méthode, nous soutenons aujourd'hui les intérêts nationaux des peuples coloniaux contre l'impérialisme. Cette position d'Engels trouva un écho, d'ailleurs discret, dans les articles de la première période de la guerre. Comment en aurait-il été autrement ? Engels ne pouvait pas, pour faire plaisir à Louis Napoléon et à Tchernov, juger la guerre franco-prussienne à l'encontre de tout sans historique pour la seule raison qu'il était lui-même un Allemand. Mais aussitôt que la tâche historique progressive de la guerre fut accomplie, l'unification nationale de l'Allemagne assurée, et, en outre le Second Empire complètement renversé, Engels changea radicalement ses «sympathies», si l'on peut exprimer des tendances politiques en termes de sentiments. Pourquoi ? Parce qu'il s'agissait dès lors d'assurer l'hégémonie de la Prusse des Junkers sur l'Allemagne, et de l'Allemagne prussifiée sur l'Europe. Dans ces conditions, la défense de la France démembrée devient ou peut devenir un facteur révolutionnaire. Engels est entièrement pour la défense de la France. Mais comme dans la première période de la guerre, dans la deuxième période il ne permet pas, ou tâche de ne pas permettre à ses sympathies de s'insinuer dans son appréciation de la situation militaire réelle. Et, dans les deux cas, il part de l'analyse des facteurs matériels et moraux de la guerre, cherchant à ses pronostics un point d'appui objectif solide.
Il ne serait pas superflu de tourner en passant notre attention sur la façon dont la «patriote» et le «simple nationaliste» Engels, dans l'article sur la fortification de la capitale, juge d'un œil favorable la possibilité d'une intervention de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Autriche et des pays scandinaves, en faveur de la France. Publiées dans les pages d'un journal anglais, ces réflexions ont tout l'air d'une tentative pour provoquer l'entrée d'une puissance étrangère dans la guerre, contre la chère patrie des Hohenzollern. Voilà qui est peut être encore plus fort que le wagon plombé !
L'intérêt d'Engels pour les questions militaires avait des sources non pas nationales, mais révolutionnaires. Sorti des événements de 1848, révolutionnaire accompli, ayant derrière lui et le MANIFESTE COMMUNISTE et sa participation aux combats, Engels considérait le problème de la prise du pouvoir par le prolétariat comme un problème essentiellement pratique, dans la résolution duquel l'armée jouait naturellement un rôle important. Dans les mouvements nationaux et des événements militaires de 1789, 1864, 1866, 1870-1871, Engels voit des leviers d'action révolutionnaire. Il étudie chaque nouvelle guerre, mettant en lumière son lien possible avec la révolution et cherche les voies qui assureront à la révolution future la force des armes. C'est là qu'il faut trouver l'explication de l'attitude vivante et active, nullement académique, sans être toutefois celle d'un vulgaire propagandiste, d'Engels en face des problèmes de l'armée et de la guerre. La position de principe de Marx était identique. Mais Marx ne s'est pas occupé spécialement des questions militaires, s'en remettant là-dessus à son «second violon».
A l'époque de la deuxième Internationale, une telle attitude révolutionnaire envers les questions militaires avait presque complètement disparu, comme d'ailleurs envers toute autre question. Mais avec plus de force peut être que partout ailleurs, l'opportunisme se manifesta précisément dans l'attitude superficielle et dédaigneuse adoptée à l'égard du militarisme, institution barbare ne méritant pas l'attention du social-démocrate éclairé. La guerre impérialiste de 1914-18 vint rappeler et avec quelle effroyable cruauté ! que le militarisme n'était pas seulement un thème banal de propagande et de discours parlementaires. Prenant à l'improviste les partis socialistes, la guerre changea en courbettes serviles leur attitude d'opposition systématique au militarisme. Mais c'est seulement à la révolution d'Octobre qu'il fut donné non seulement d'adopter une attitude positive et révolutionnaire à l'égard des questions militaires, mais aussi de retourner la pointe du militarisme contre les classes dirigeantes. La révolution mondiale conduira ce travail à son terme.
L. D. Trotsky
(Pravda n°71 du 28 mars 1924)
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Dernière mise à jour 22.07.2002