230510 - Production et révolution
10
mai
1923
Article paru dans le Bulletin Communiste du 10/5/1923
Présentation par le Bulletin Communiste :
  Les militants ouvriers savent-ils ce que c'est que l'effort révolutionnaire prolongé au lendemain de la révolution, pour l'édification dans un pays appauvri et ruiné, d'une société communiste, c'est-à-dire basée sur le travail rationnel, sans exploitation de l'homme par l'homme et permettant le plus haut développement de la culture technique, intellectuelle et morale ? Il s'agit d'une œuvre immense qui pour être accomplie doit exiger de la part de millions d'hommes de longues années d'effort intelligent et systématique. Cette œuvre qui n'a jamais encore été tentée, les communistes russes s'y sont courageusement attelés.
  Le discours de Trotsky dont nous donnons ci-dessous les extraits, nous fait entrevoir l'étendue de leur tâche, leurs méthodes, et les difficultés, qu'ils ont à surmonter. Il contient une grande leçon de réalisme et d'autocritique révolutionnaire.

Production et révolution

Léon Trotsky

La première, la plus élémentaire des tâches de la Nep, fixée par notre Parti, a été de donner une impulsion à nos forces productrices. La seconde c'est d'orienter les forces de la production en voie de relèvement, ou devant se relever, vers le socialisme. Ces deux questions ne doivent en aucun cas être confondues.

La Nep a rempli sa première tâche. Nos statistiques pour 1913, 1921 et 1922, bien que souvent inexactes, caractérisent assez bien le mouvement de la production. En 1913 le revenu total de toutes les branches de l'industrie et de l'agriculture russes s'élevait à 11 milliards de roubles or. En 1921 il était inférieur à 4,5 milliards, en 1922 il a été de 5,3 milliards.

L'agriculture donnait en 1913 un revenu de 6,7 milliards. En 1921 elle donnait 3,5 et en 1922 4 milliards. L'industrie, dans son ensemble, produisait en 1913 pour 4.400 millions de roubles or et en 1921 pour 929 millions seulement. En 1922 sa production a dépassé 1.300 millions. Mais ce qui nous intéresse le plus, c'est d'une part, la grande industrie nationalisée, de l'autre la petite production des artisans . En 1913 l'industrie grande et moyenne produisait pour 3,7 milliards : en 1921 pour 669 millions et en 1922 pour 954 millions. En d'autres termes elle réalise en 1922 une augmentation de 43% sur 1921. Que produisent les artisans ? Avant la guerre 730 millions par an. En 1921 260 millions, en 1922 435 millions.

Tous ces chiffres montrent que la Nep a rempli sa tâche essentielle empêcher le pays de périr, donner une impulsion nécessaire à la production.

 

Caractère primitif des échanges avec la campagne

Les échanges entre la ville et la campagne ont parallèlement augmenté. Ils ont principalement porté sur les articles de consommation. La soudure avec la campagne a donc traversé une phase primitive et nous ne faisons que nous rapprocher de la seconde, quand la campagne donnera à la ville des matières premières et en recevra de l'outillage.

Le caractère primitif de nos échanges avec la campagne est défini par deux facteurs : il porte sur les articles de consommation et la petite production des artisans y joue un rôle énorme. Rappelons-nous que cette production s'élève à 4 ou 500 millions de roubles or tandis que celle de l'industrie grande et moyenne n'est que de 954 millions. Ici se pose nettement la question : les échanges entre la ville et la campagne vont-ils vers le socialisme ou vers le capitalisme ? La Nep est une arène légalement reconnue par nous, où le capital privé se mesure avec nous.

L'artisan est le bouillon de culture dans lequel se développait en Russie le capitalisme, d'autre part implanté par le capital étranger. Le capital privé ne s'est presque pas infiltré dans notre industrie grande ou moyenne. Les entreprises concédées ne jouent, chez nous, qu'un rôle peu important. Mais le capital privé a la suprématie dans le commerce. L'artisanat et le commerce privé forment contre nous un bloc de forces ennemies.

 

Réveil de la production

La production s'est ranimée. On produit un peu plus et un peu mieux. Le rendement du travail a augmenté, les salaires aussi. Est-ce à dire que l'Etat s'est enrichi ? En Allemagne l'animation des affaires a signifié la ruine du pays. Mais nous ne payons de contributions à personne. Nous avons réglé toutes nos dettes en octobre 1917 et notre privilège reste entier. Si notre industrie nationalisée travaille à perte qui donc s'enrichit, puisque ce ne sont pas les étrangers ?

Or, notre production, cette année, prise dans son entier a travaillé à perte. Certaines branches se flattent de réaliser des bénéfices. La production a augmenté de 43% . Dans celle des combustibles amélioration très légère. Celle du papier s'est élevée de 86 millions de roubles or à 191, celle du lainage de 72 à 137. Le textile va de l'avant et la petite industrie privée le précède. La grande industrie nationalisée est encore en déficit.

Ce déficit équivaut à l'effort de mise en marche d'une machine qui avait presque cessé de fonctionner, qui, dans certains cas avait complètement cessé de fonctionner. En ce sens il n'a rien d'inquiétant, il était inévitable. Seulement il ne faut pas qu'il continue. La mise en marche faite on ne doit plus travailler à perte. La conclusion de l'expérience c'est encore que nous sommes dans la phase primitive du relèvement. Ce relèvement nous sauve, c'est entendu, il constitue une conquête, et l'élévation des salaires en est une autre. Mais si nous nous demandons à qui il a porté ses premiers profits, il faudra bien que nous répondions que ç'a été à notre concurrent, à l'artisan. Et Il faudra que nous constations que nous avons dépensé, pour remettre notre outillage en train, une partie du capital. Rykov en a conclu ainsi et ajouté : «Il faut que dans la troisième année de la Nep notre industrie et nos transports fassent leurs frais et rapportent.»

 

Améliorer la condition du paysan, exporter du blé

Dans la seconde étape de la Nep, notre voie c'est celle de la soudure avec la campagne. Le paysan est en présence de l'artisan et de l'industrie nationalisée. Notre Comité du Commerce Intérieur indique que le paysan paye aujourd'hui, en blé ses articles manufacturés, son charbon, son pétrole etc. 2 3/4 de fois Note plus cher qu'en 1913. En août dernier les prix des articles manufacturés étaient inférieurs sur nos marchés, à ceux de 1913. Depuis, ils n'ont pas cessé de monter. A la même époque, les prix des produits d'agriculture étaient supérieurs à ceux de 1913 et depuis ils n'ont pas cessé de baisser. Voilà tout le problème de notre vie économique et de notre marche au socialisme.

Il faut d'urgence rapprocher les prix de la production rurale et de la production industrielle, sans quoi aucune surveillance des frontières ne nous sauvera de la concurrence du marché étranger.

Ici, la première question est celle de l'exportation de nos blés. Elle aura une importance de premier ordre si nous les vendons avec bénéfice. Mais nous sommes à l'époque de fascisme, des blocus sont possibles, les Américains ont tant de blé qu'ils en nourrissent leurs cochons et le brûlent parfois : pendant la guerre l'Américain a conquis les 9/10e de nos marchés de blés. Pouvons-nous les reconquérir ? Sans le moindre optimisme nous pouvons répondre affirmativement : l'Europe, même fasciste, devra manger notre pain soviétiste et les bénéfices de cette exportation, profitant directement aux paysans, serviront en fin de compte à faire vivre notre industrie. Ce n'est pourtant pas encore la solution. C'est plutôt une soudure entre l'Europe capitaliste et la campagne ukrainienne qu'entre notre prolétariat et notre paysannerie.

 

Créer une comptabilité

Nous sommes trop lourdement équipés en présence de notre adversaire, l'artisan. Son outillage est rudimentaire. Nous n'utilisons de nos vastes établissements industriels, que 17 à 20%, 25% tout au plus, et nous portons tout le poids du reste. Nos trusts rappellent à bien des égards les armées de partisans de naguère, qui avaient 500 baïonnettes, 3 avions, et 2 appareils télégraphiques, pour faire figure d'armée. Il faudra donc, avec la plus grande circonspection, les réorganiser, le Parti et les syndicats y consacrant toute leur attention.

Nous devons cesser tout travail à vide, nourrir plutôt les chômeurs que faire fonctionner un mécanisme inutile, centraliser rigoureusement nos trusts, réduire les frais secondaires de la production, même ceux dits de l'enseignement ou du soutien à l'armée rouge, et plus encore ceux de la réclame. A cet égard, un fait : une grande partie de notre presse vit de la réclame parfaitement inutile de nos établissements industriels.

Nous avons en outre besoin d'une stricte comptabilité dont l'absence aux vols et aux gaspillages. Où en sommes-nous dans nos calculs ? L'Inspection Ouvrière nous apprend que 80% de nos calculs sont arbitraires — et l'on peut supposer que les autres ne valent absolument rien. Des trusts ont accusé de beaux bénéfices et l'Inspection Ouvrière leur a prouvé qu'ils étaient en déficit.

Il y a toute une magie noire et blanche du calcul et nous devons en finir avec elle. Nous avons connu l'époque des « réquisitions » qui justifiaient tout, puis celle de la « spéculation », je crains que nous ne soyons dans celle du «calcul». Nous devons créer une comptabilité, des calculs précis, qui ne serviront plus à dissimuler le pillage mais nous permettront réellement de faire des affaires. La comptabilité n'est pas une besogne de bureau, un détail technique, c'est la voie du socialisme.

 

Régulariser les salaires

La Commission des salaires du Parti, présidée par Rykov, a pris des résolutions importantes : les salaires doivent s'élever sensiblement, en même temps que la production, mais ne doivent pas refléter les sautes de celle-ci. Les bénéfices de l'industrie textiles, par exemple, ne doivent pas être entièrement absorbés par les augmentations des salaires, mais doivent, en partie, contribuer au relèvement de toute l'industrie nationalisée.

 

Concentrer le crédit

Financer une entreprise, c'est la diriger aux trois quarts. Dans notre Etat le mécanisme financier est appelé de plus en plus à régir l'industrie. Naturellement dans ses grandes lignes, et non dans ses détails. Le Commissariat de l'Economie populaire sera impuissant s'il ne dispose pas d'un bon mécanisme financier.

La direction financière de la production ne doit évidemment pas s'inspirer des vicissitudes immédiates du marché commercial, mais ne pas perdre de vue la perspective de longues années, étudiée avec les principaux services de l'Etat et avec le Parti. La seule façon d'éviter dans ce domaine tout dilettantisme c'est de concentrer le crédit.

Le monopole du commerce extérieur n'est pas à mettre en question. Si nous avions à exposer sur quoi reposent nos espoirs d'un avenir socialiste de la Russie, nous dirions : 1. sur le pouvoir politique du Parti, appuyé de l'armée rouge ; 2. sur la nationalisation de la production ; 3. sur le monopole du commerce extérieur. Il suffirait d'abattre l'un des trois piliers pour que l'édifice s'effondrât.

 

Travailler conformément à un plan raisonné

Je passe à une question que je considère comme primordiale, celle de l'œuvre économique concertée sur un plan unique. Qu'est-ce que ce plan ? En régime capitaliste, le libre jeu de l'offre et de la demande, les crises etc., régularisent la production. Il n'y a de plan que dans les entreprises privées ; ce n'est que lorsque celles-ci sont des monopoles que leur activité concertée s'étend au marché mondial. En communisme de guerre nous avons dû substituer au jeu de toutes les forces économiques le calcul de nos administrations. Nous avons ainsi réussi à nourrir tant que bien que mal l'armée et le prolétariat. Mais nous avons constaté que nous ne pouvions ainsi régir notre industrie. Et nous avons appelé le marché à notre secours. Seulement nous ne pouvons pas mettre sans ménagement notre industrie en présence du marché. L'armée est toujours une économie systématisée qui ne dépend pas du marché : nos transports sont entièrement étatisés ; notre industrie lourde et celle des combustibles travaillent principalement pour l'armée et pour les transports. Il ne peut pas être question de les mettre en présence du marché d'ailleurs plutôt insignifiant. Nous sommes ainsi amenés à accorder l'activité prévue, réfléchie des organes économiques de l'Etat avec la mobilité, l'élasticité du marché et ceci nous rappelle la nécessité du plan. En 1921 nous avons eu une crise de combustible. En 1922 une crise des ventes. Nous avons maintenant une crise des matières premières. Vladimir Illitch nous disait en 1921 à propos de la crise des combustibles : « Nous nous sommes trompés dans nos prévisions ». La crise provenait de notre manque de système, de l'absence d'un plan bien fait. Plus tard la crise des ventes a été le résultat de notre imprévoyance commerciale ; nous avons saturé le faible marché intérieur. La crise des matières premières a la même cause : on a écoulé les produits à un prix ne garantissant pas l'approvisionnement en matières premières. Nos crises sont principalement causées par l'insuffisance de nos plans. En concertant mieux notre travail nous pourrons, dans une mesure de 5 à 6/10e prévoir et neutraliser les mouvements du marché.

Diriger la vie économique c'est prévoir et concerter. Mais il ne faut pas confondre le plan général et les possibilités de manoeuvre et d'action laissées aux entreprises isolées. Ce sont choses différentes qui se tiennent.

Élaborer et appliquer un plan, c'est faire ce que font en Amérique, pour leur trust, Morgan et son état-major : coordonner la direction et l'administration. De même qu'ils dirigent leurs trusts nous devons diriger toute notre production russe nationalisée.

Nous arrivons ainsi à conclure, avec les thèses du Comité Central, à la nécessité d'avoir un Grand Quartier Général économique.

 

Vaincre la « nep »

Nous avons appelé la concurrence du marché libre, nous nous mesurons avec elle. Nous continuerons par l'effort concerté, et notre succès sera indiqué par la part qui reviendra à la direction consciente dans la reconstitution des richesses matérielles. La nouvelle politique économique est sérieuse, durable, mais nullement perpétuelle. Nous ne l'avons suscitée que pour la vaincre avec le concours des lois du marché, en nous servant de ces lois, en y introduisant notre puissante machine économique en y étendant sans cesse la portée du travail sur un plan unique.

Le plan étendu à tout le marché finira par l'annihiler. Cette victoire est-elle possible ? Certes. Est-elle certaine ? Non. L'avons-nous déjà commencée ? A mon avis, non. Nous ne faisons encore que nous rapprocher des positions sur lesquelles nous pouvons vaincre. Nous avons crée les conditions préliminaires de la victoire. Que nous faut-il pour vaincre ?

 

Nos supériorités

1.  A la différence des pays capitalistes, nous pouvons, connaissant nos possibilités et nos besoins, diriger consciemment notre vie économique.
2.  Nous pouvons dans une certaine mesure, dans son intérêt général agir sur les rapports entre l'agriculture et l'industrie, déplacer certaines forces, les faire passer de l'une à l'autre.
3.  Nous pouvons disposer consciemment des ressources de notre Etat, en alimenter mieux certaines branches de la production et supprimer celles dont nous n'avons pas besoin.
4.  Dans l'industrie, nous pouvons répartir consciemment nos ressources entre les entreprises, développer les unes, arrêter les autres.
5.  Nous pouvons infiniment mieux qu'en régime capitaliste, coordonner le travail des différentes entreprises.
6.  Enfin, la classe ouvrière russe peut accorder à l'Etat un certain crédit sur les salaires. Tels sont six de nos avantages principaux. Je les trouve énoncés dans une brochure consacrée à la région minière de Moscou, dont l'auteur ajoute que si nous sommes encore en déficit, c'est parce que nous manquons de chefs d'industrie s'intéressant à tout, passionnés pour leur travail, sachant y consacrer les nuits comme les jours. Car le prolétariat n'a qu'un moyen de réaliser le socialisme : accumuler des bénéfices. La règle la plus simple est ici la meilleure : épargner le kopeck soviétiste qui fait le rouble soviétiste.

Au IXe Congrès du Parti Vladimir Illitch faisait du choix des hommes la question principale. La Commission du camarade Koubichev a examiné 28 trusts et conclu au choix « maladroit, imprudent, systématique de ceux qui les dirigent », et à l'éparpillement consécutif des responsabilités. Aussi a-t-il été proposé que désormais l'administration des trusts panrusse soit désignée par le Conseil Supérieur avec le Comité Central du Parti. De même, dans les provinces, les comités provinciaux du Parti collaboreront quant aux nominations avec les Comités de l'Economie provinciale.

 

L'accumulation socialiste primitive

Nous nous préparons à franchir les stades de l'accumulation primitive socialiste. Vous vous rappelez ce qu'est, d'après Marx, l'accumulation capitaliste primitive et quelle tension des forces elle suppose chez le petit patron. Ce petit exploiteur fait des prodiges, atteint à une sorte d'héroïsme, dort 4 heures sur 24, se nourrit de pain noir, exploite sa femme et ses enfants, rogne les centimes. Spectacle écœurant, parce qu'il s'agit du centime individuel d'un petit bourgeois rapace. Nous avons besoin, nous d'une stricte économie, à laquelle doivent contribuer toute notre perspicacité, toute notre énergie, toute notre volonté. Nous jetons au pays ce mot d'ordre : Épargner le kopek soviétiste. Avec le dévouement et l'attention que nous mettions autrefois, dans le travail révolutionnaire clandestin, à garder les adresses de nos camarades qui ne devaient jamais être perdues, jamais être livrées, nous devons nous attacher désormais à défendre chaque parcelle du patrimoine de notre pays socialiste.

Mettons-nous à l'œuvre et nous sortirons ce pays de la misère et de l'esclavage. Et nous ne capitulerons pas devant le capital.


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Dernière mise à jour 12.06.2001