30
nov.
1922
Article de Trotsky daté du 30 novembre 1922, publié en français dans le Bulletin communiste, n° 7 du 15 février 1923, pp. 103-104.
A noter que ce texte a été republié dans «Le mouvement ouvrier en France» par Pierre Broué agrémenté de quelques notes.

Le Gouvernement Ouvrier en France

 

Le gouvernement ouvrier est une formule politique algébrique, c'est-à-dire une formule aux termes de laquelle ne correspondent pas des valeurs numériques fixes. De là ses avantages et aussi ses inconvénients.

Ses avantages consistent en ce qu'elle embrasse jusqu'aux ouvriers non encore élevés à l'idée de dictature du prolétariat et à la compréhension de la nécessité d'un parti directeur.

Ses inconvénients, conséquences de son caractère algébrique, consistent en ce qu'on peut lui attribuer un sens purement parlementaire qui, pour la France, serait pratiquement le moins réel et idéologiquement le plus dangereux qui se puisse imaginer.

Léon Blum pourrait dire «Nous acceptons le gouvernement ouvrier. Au moment où la classe ouvrière constituera une majorité parlementaire, nous serons prêts à, former un gouvernement ouvrier.»

Avec une telle interprétation, il est de toute évidence que le gouvernement ouvrier ne sera jamais instauré en France car, pratiquement, la politique de Léon Blum, Jouhaux et consorts consiste1 dans «l'attente a de la majorité ouvrière parlementaire, a créer des blocs avec la bourgeoisie, blocs qui, à leur tour, excluent la possibilité de la formation d'une majorité ouvrière, car ils démembrent et démoralisent la classe ouvrière.

Ainsi donc, le mot d'ordre du gouvernement ouvrier en France n'est pas le mot d'ordre de combinaisons parlementaires c'est le mot d'ordre d'un mouvement massif du prolétariat, se libérant complètement des combinaisons parlementaires avec la bourgeoisie, — s'opposant lui-même à la bourgeoisie et opposant l'idée — son propre gouvernement à toutes les combinaisons gouvernementales bourgeoises. De la sorte, cette formule algébrique est, dans son essence, profondément révolutionnaire.

Mais, dira-t-on, c'est précisément parce qu'elle est révolutionnaire et non parlementaire qu'elle sera comme telle rejetée par les dissidents et les ouvriers qui les suivent ? C'est possible. Mais si nous savons exploiter habilement pour l'agitation notre mot d'ordre, les ouvriers dissidents qui l'auront repoussé une fois ne pourront le repousser une seconde fois. Nous leur dirons : «Vous êtes pour la démocratie et pour une majorité parlementaire. Nous ne vous empêcherons pas de constituer une majorité ouvrière au Parlement ; au contraire, nous vous y aiderons par tous les moyens. Mais pour cela, il faut mettre sur pied la totalité de la classe ouvrière. Il faut l'intéresser ; il faut lui donner un mot d'ordre capable de l'unifier et de la fortifier. Ce mot d'ordre ne peut être que celui du gouvernement ouvrier opposé à toutes les combinaisons bourgeoises et à toutes les coalitions. De la sorte, pour créer une majorité ouvrière au Parlement, pour tenter tout au moins d'y arriver, il faut soulever dans la classe ouvrière et dans les masses paysannes un puissant mouvement — sous le mot d'ordre du gouvernement ouvrier. Voilà comment, au point de vue agitation, il faut poser la question par rapport aux dissidents, aux ouvriers réformistes, etc. Cette position de la question est juste politiquement et pédagogiquement.

Mais le gouvernement ouvrier est-il réalisable en France sous une autre forme que celle de la dictature communiste, c'est-à-dire avant l'instauration de cette dictature, et si oui, sous quelle forme est-il réalisable ?

Dans certaines conjonctures politiques —, il est parfaitement réalisable et il constitue même une étape inévitable dans le développement de la révolution.

En effet si l'on suppose qu'un puissant mouvement ouvrier dans le pays, lors d'une violente crise politique, amène des élections donnant la majorité aux dissidents et aux communistes, ainsi qu'aux groupes intermédiaires et sympathisants et que l'état des masses ouvrières ne permette plus aux dissidents de faire bloc avec la bourgeoisie contre nous, il sera possible, dans ces conditions, de former un gouvernement ouvrier de coalition qui, dans ce cas, constituerait une transition nécessaire vers la dictature révolutionnaire du prolétariat.

Il est très possible, il est même probable, qu'un tel mouvement, se déroulant sous — le mot d'ordre du gouvernement ouvrier, n'aura pas le temps de trouver son expression dans une majorité parlementaire, soit parce que le temps fera défaut pour de nouvelles élections, soit parce que le gouvernement bourgeois tentera d'écarter ce danger selon les méthodes de Mussolini. Sur le terrain de la résistance à l'attaque fasciste, la partie réformiste de la classe ouvrière pourra être entraînée par la partie communiste dans la voie do la formation d'un gouvernement ouvrier par des moyens extra-parlementaires. Dans cette hypothèse, la situation révolutionnaire serait encore plus claire que dans la première.

Accepterons-nous, dans ce dernier cas, une coalition gouvernementale avec les dissidents ? Nous l'accepterons; il s'avère qu'ils ont encore de l'influence sur une partie considérable de la classe ouvrière, laquelle les forcera à se détacher de la bourgeoisie. Serons-nous alors assurés contre toute trahison de la part de nos alliés au gouvernement ? Pas le moins du monde. Tout en effectuant avec eux, au gouvernement, le travail révolutionnaire initial, nous devrons les surveiller avec autant de vigilance que nous surveillerions un ennemi ; nous devrons consolider sans cesse nos positions politiques et notre organisation, conserver notre liberté de critique vis-à-vis de nos alliés et les affaiblir. On présentant sans cesse de nouvelles propositions qui les désagrégeront en détachant d'eux à leur droite des éléments de plus on plus nombreux.

Quant à la partie prolétarienne des dissidents, dans les conditions indiquées ci-dessus, elle se fondra peu à peu dans les rangs communistes.

Telles sont quelques-unes des possibilités de réalisation effective de l'idée du gouvernement ouvrier au cours du développement de la révolution. Mais, à l'heure présente, c'est précisément par son caractère algébrique que cette formule est politiquement importante pour nous. En ce moment, elle généralise toute la lutte pour les revendications temporaires, elle la généralise non seulement pour les ouvriers communistes mais pour les grandes masses non encore adhérentes au communisme en rattachant, en les unissant aux communistes par l'unité d'une tâche commune. Cette formule couronne la politique du front unique. Dans chaque grève qui se brise à la résistance du gouvernement et de sa police, nos dirons : «Il n'en serait pas ainsi si, au lieu des bourgeois, c'étaient les représentants des ouvriers qui étaient au pourvoir.» A l'occasion de chaque mesure législative dirigée contre les ouvriers, nous dirons : «Il n'en aurait pas été ainsi si tous les ouvriers s'étaient réunis contre tous les bourgeois, s'ils avaient créé leur gouvernement ouvrier.»

L'idée est simple, claire, convaincante. Sa force réside en ce qu'elle se trouve dans le sens du développement historique. C'est précisément pour cela qu'elle comporte les plus grandes conséquences révolutionnaires.

30 novembre 1922
.Léon TROTSKY

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Dernière mise à jour 18.01.2002