23
mai
1922 
Cet article écrit en mai 1922 est extrait du Bulletin Communiste.

Le communisme Français et l'attitude du Camarade Rappoport

La situation intérieure de notre Parti français est aujourd'hui incontestablement une question extrêmement importante pour toute l'Internationale Communiste. Au sein de ce Parti des transformations se produisent qui sollicitent la plus grande attention. L'historien dira avec quelle difficulté le Parti prolétarien du vieux pays «civilisé», «républicain», alourdi des traditions du passé parlementaire opportuniste, s'est adapté à la nouvelle situation historique. Ceux qui pensent ou qui disent qu'en France, pays victorieux, la situation n'est pas révolutionnaire et que c'est cela même qui expliquerait la crise du communisme français, se trompent radicalement. En réalité, la situation, si on l'analyse bien à fond, a un caractère profondément révolutionnaire. La situation internationale de la France est extrêmement instable et pleine de contradictions. Elle est la source de crises inévitables et de plus en plus aiguës. La situation financière du pays est catastrophique. Cette catastrophe financière ne peut être prévenue que par des mesures de la plus profonde violence sociale, pour lesquelles la classe dirigeante n'est absolument pas de taille. Tout le régime gouvernemental de la France après la guerre, et avant tout son militarisme et ses efforts coloniaux, ne correspondent pas à la base économique ; on peut dire la mégalomanie de grande puissance de la France menace d'écraser le pays sous son poids. Les masses ouvrières sont déçues dans leurs illusions nationales, découragées, mécontentes, indignées. Le bloc national, ayant écrémé la victoire, se dissout devant nos yeux. Le radicalisme, de même que le social-patriotisme ont gaspillé leurs ressources fondamentales encore avant la guerre. Si le régime radical réformiste (Caillaux, Albert Thomas, Blum) succédait au régime du bloc national, ce ne serait guère pour un terme plus long qu'il n'en faut au Parti Communiste pour se préparer définitivement à l'accomplissement de sa tâche essentielle. Ainsi donc, les conditions objectives de la Révolution et les conditions subjectives d'une politique révolutionnaire sont données. S'il manque quelque chose, ce ne peut être que l'évolution intérieure du Parti lui-même.

L'affaire Fabre a, sous ce rapport, un caractère profondément symplomatique. Le Parti Communiste ayant rompu en principe avec l'idéologie nationale et réformiste, accepte dans ses rangs un des condottieri les plus vulgaires du journalisme, qui monte, à ses propres risques et périls, l'entreprise d'un journal sans principe, et ayant affiché sur sa porte la cocarde communiste, accorde à son tour la plus large hospitalité aux réformistes, aux nationalistes, aux pacifistes, aux anarchistes, sous une seule condition : mener la lutte contre l'Internationale Communiste. Ce scandale invraisemblable continue depuis le jour de la constitution du Parti Communiste et prend des formes de plus en plus nettes et démoralisantes. Bien plus, dans le journal de Fabre collaboraient les membres les plus influents du Comité Directeur du Parti et lorsque l'Internationale les détermina à cesser leur collaboration, ils le firent sur le ton de la plus tendre élégie . Il se trouve, il va sans dire, des malins qui nous disent que nous «exagérons» l'importance de ce fait. Nous considérons ces malins comme des nigauds et des gobe-mouches, sinon pire, c'est-à-dire sinon comme des protecteurs conscients de la clique de Fabre envisagée comme contre-poids «utile» à l'aile gauche. Le Comité Exécutif de l'Internationale a fait preuve, dans cette question, de même que dans toutes les autres questions intérieures du communisme français, de la plus grande prudence en donnant des conseils, en attendant patiemment des réponses et des actes, en faisant des propositions d'accord avec les camarades français, en donnant le temps nécessaire pour la réalisation de ces propositions, en avertissant de nouveau et en attendant de nouveau — jusqu'à ce qu'il se vit contraint de recourir au paragraphe 9 des statuts et d'exclure Fabre de l'Internationale.

Il faut espérer que le camarade Rappoport qui se trouve en ce moment à Moscou, ne contestera pas le droit et l'obligation de l'Internationale de décider qui peut et qui ne peut pas faire partie de l'Internationale. Fabre n'est pas des nôtres, Fabre n'a rien de commun avec nous, c'est un adversaire direct. C'est pour cette simple raison que chaque prolétaire français comprendra parfaitement que Fabre a été exclu de l'Internationale. Et tous ceux qui soutiennent Fabre ou qui se solidarisent avec lui s'excluent par cela même automatiquement de nos rangs. Mais peut-être le camarade Rappoport doute-t-il de l'efficacité de cette décision ou de son opportunité ?

Le camarade Rappoport demande dans les Izvestia une attitude prudente à l'égard du mouvement ouvrier français. Qu'est-ce à dire ? Tous les initiés verront dans ces paroles une allusion. Malheureusement ce n'est qu'une allusion ; nous aurions préféré une critique franche et de claire indications sur ce que le camarade Rappoport veut et sur ce qu'il ne veut pas. En vérité, ce n'est pas le moment des allusions et des ambages, surtout si l'on considère que le camarade Rappoport est membre du Comité Directeur du Parti communiste Français. Quelques lignes plus haut, Rappoport dit qu'il ne serait pas juste de tirer des «conclusions pessimistes» à l'égard du mouvement ouvrier français : «Les masses révolutionnaires de France, écrit-il, sont saines.« Encore une illusion : Qui est-ce qui tire donc des conclusions pessimistes françaises ? Qui est-ce qui traite le mouvement ouvrier français avec insuffisamment de prudence ?.. Il est indispensable de reconnaître au mouvement français «le droit à une certaine indépendance», dit Rappoport. Encore une réticence. Seulement au mouvement français ? Cela ne se rapporte-t-il pas à toutes les sections nationales de l'Internationale ? Quand et en quoi l'Internationale a-t-elle restreint sans légitimité l'indépendance, l'autonomie du mouvement ouvrier français ? Que signifient ces allusions, ces sous-entendus ? Ne vaut-il pas mieux dire clairement et fermement en quoi l'Internationale a-t-elle insuffisamment ménagé le mouvement ouvrier de France et en quoi précisément il a violé l'autonomie nécessaire du communisme français ? On ne peut s'entendre qu'en posant clairement et franchement toutes les questions discutées.

Le malheur est que le camarade Rappoport élargit extrêmement la question et reporte sur tout le Parti et même sur le mouvement ouvrier dans son ensemble la responsabilité absolument définie d'institutions du Parti définies de journaux, de personnes, de rédacteurs, de racines dans le mouvement et le Comité Directeur dans le Parti ; mais cela ne délie pas le Comité Directeur et ses différents membres de la responsabilité de leur propre politique. Or, c'est précisément le Comité Directeur du Parti qui a fait preuve jusqu'à ces jours derniers d'une patience absolument inconcevable à l'égard d'un organe hostile plongeant dans le corps du Parti. La responsabilité en incombe à ce même noyau du Comité Directeur auquel appartient le camarade Rappoport. Nous considérons — et nous le déclarons ouvertement — que c'est précisément le camarade Rappoport et ceux qui pensent comme lui qui n'usent pas d'assez de ménagements à l'égard du communisme français et du mouvement ouvrier dans l'ensemble lorsqu'ils permettent à des groupes sans responsabilité de s'appliquer à greffer artificiellement l'opportunisme sur le Parti Communiste et à préparer son rapprochement et sa fusion avec les dissidents opportunistes au moyen de l'isolement de l'aile gauche. Les masses révolutionnaires de France sont saines, mais cela ne veut point du tout dire que les erreurs du Comité Directeur dans la composition duquel entre aussi le camarade Rappoport, sont indifférentes à leur santé. Il faut encore une fois dire franchement : Rappoport et ceux qui pensent comme lui restent perplexes, indécis devant la conduite de Fabre, non pas parce qu'ils le considèrent comme une quantité infime, mais au contraire, parce que par l'exclusion de Fabre ils craignent de déterminer une «crise» inévitable aux sommets du Parti. Mais par cela même ils manifestent des vues extrêmement pessimistes à l'égard du Parti en supposant que la source et la condition de ses succès, c'est la conservation du statu quo aux sommets et non l'affranchissement de l'esprit de cliques par en bas, cliques dont les masses n'ont pas besoin et qui ne font que les gêner.

Que le Parti Communiste Français ait besoin d'autonomie, il n'est vraiment pas nécessaire de le rappeler à l'Internationale. Mais cette autonomie est nécessaire pour l'action. Or, le camarade Rappoport et ses partisans soutiennent aux sommets du Parti un groupement de forces qui exclut la possibilité d'action. Disons plus exactement : la ligne politique passant entre Rappoport et Verfeuil n'est pas une ligne d'action communiste. Voilà le fond de la question. Voilà d'où viennent l'impuissance et les symptômes de crise grave.

Le coup de l'Internationale Communiste contre la clique de Fabre signifie que le Comité Directeur doit chercher son orientation, non par une adaptation à l'aile droite, mais par une collaboration amicale avec l'aile gauche. L'équilibre de la politique du Parti doit s'établir non à droite du camarade Rappoport mais à sa gauche et même, avec la permission de notre hôte, considérablement, très considérablement plus à gauche, plus vite et plus sur sera opéré aux sommets et plus facilement la crise sera surmontées et moins cher les couches inférieures auront à payer pour l'assainissement et renforcement du parti.

C'est dans ce sens que sont dirigés à présent tous les efforts du Comité Exécutif. Les représentants de tous les Partis Communistes suivent les événements au sein du Parti français avec une attention tendue et avec la conscience de la responsabilité de chacun de leurs actes. Et nous ne doutons pas un instant que l'Internationale réussisse à avancer la ligne politique des sommets du Parti vers la gauche en parfaite correspondance avec les besoins, les idées et les sentiments des couches inférieures. Bien plus, nous ne doutons pas que la majorité des camarades dirigeants du groupement auquel appartient le camarade Rappoport lui-même soutiendra toutes les dernières mesures de l'Internationale, tendant à garantir le mouvement ouvrier français contre des crises incomparablement plus lourdes et plus douloureuses dans l'avenir. Les masses ouvrières révolutionnaires françaises sont saines. Le Parti saura parfaitement et entièrement régler sa ligne politique sur elles.

23 mai 1922

L. TROTSKY.

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Dernière mise à jour 17.12.2001