26
juil.
1921
Texte publié pour le 3e Congrès de l'Internationale Communiste (1921). Republié en russe et en anglais dans le recueil «Les Cinq premières années de l'Internationale Communiste», republié en français dans la brochure intituée «Nouvelle Étape». Le pr&eacurte;sent texte compose la première partie de la brochure.

Une école de Stratégie révolutionnaire


La Nouvelle Étape

Préface de la brochure


II. — Une école de Stratégie révolutionnaire

Les prémisses matérielles de la Révolution

Les problèmes de la tactique révolutionnaire

Un école de stratégie révolutionnaire

Les tendances centristes dans le socialisme italien

Le Communisme italien, ses difficultés et ses tâches

Les craintes et les soupçons des extrémistes de gauche

Les événements de mars en Allemagne

La stratégie de la contre-révolution allemande et
les éléments aventuriers de gauche


Les tendances aventureuses et... la IVe Internationale

Les erreurs des gauches et l'expérience russe

Causes de force et de faiblesse du Parti communiste français

Le Communisme et le Syndicalisme en France

Pas de coup de barre à droite,
mais une préparation sérieuse à la conquête du pouvoir

 

 

II. — Une école de Stratégie révolutionnaire

(Le Troisième Congrès de l'Internationale Communiste)

 

Les prémisses matérielles de la révolution

Camarades, la théorie du marxisme a déterminé la première les conditions et les lois de l'évolution historique. En ce qui concerne les révolutions, la théorie de Marx, par la plume de Marx lui-même, dans la préface de son ouvrage : Contribution à la Critique de l'Economie politique, a établi à peu près la proposition suivante :
— Aucun régime social ne disparaît avant d'avoir développé ses forces productives jusqu'au maximum qui peut être atteint par ce régime, et aucun régime social nouveau ne peut apparaître s'il n'y a eu au préalable, dans le régime ancien, les conditions économiques nécessaires.

Cette vérité, qui est fondamentale pour la politique révolutionnaire, conserve pour nous aujourd'hui toute son incontestable valeur directrice. Cependant, plus d'une fois, on a compris le marxisme d'une façon mécanique et simpliste, et partant fausse. D'ailleurs, on peut tirer de fausses conclusions aussi de la proposition citée plus haut. Marx dit qu'un régime social doit disparaître, lorsque les forces de production (la technique, le pouvoir de l'homme sur les forces naturelles) ne peuvent plus se développer dans le cadre de ce régime. Au point de vue du marxisme, la société historique, prise comme telle, constitue une organisation collective des hommes ayant comme but l'accroissement de leur pouvoir sur la nature. Ce but, certainement, n'est pas imposé aux hommes par le dehors, mais ce sont eux-mêmes qui, au cours de leur évolution, luttent pour l'atteindre, en s'adaptant aux conditions objectives du milieu et en augmentant de plus en plus leur pouvoir sur les forces élémentaires de la nature. La proposition suivant laquelle les conditions nécessaires pour une révolution, — pour une révolution sociale, profonde, et non pas pour des coups d'Etat politiques si sanglants qu'ils soient, — pour une révolution qui remplace un régime économique par un autre, naissent seulement à partir du moment où le régime social ancien commence à entraver le développement des forces de production, cette proposition ne signifie nullement que l'ancien régime social s'écroulera infailliblement et par lui-même, quand il sera devenu réactionnaire au point de vue économique, c'est-à-dire à partir du moment où il aura commencé à entraver le développement de la puissance technique de l'homme. En aucune façon ; car, si les forces de production constituent la puissance motrice de l'évolution historique, cette évolution cependant ne se produit pas en dehors des hommes, mais par les hommes. Les forces de production, c'est-à-dire de l'homme social sur la nature, s'accumulent, il est vrai, indépendamment de la volonté de chaque homme séparé et ne dépendant que peu de la volonté générale des hommes d'aujourd'hui, car la technique représente un capital déjà accumulé qui nous a été légué par le passé et qui, soit nous pousse en avant, soit, dans certaines conditions, nous retient. Cependant, lorsque ces forces de production, cette technique, commencent à se sentir à l'étroit dans les cadres d'un régime d'esclavage, de servage, ou bien d'un régime bourgeois, et quand un changement des formes sociales devient nécessaire pour l'évolution ultérieure du pouvoir humain, alors cette évolution se produit non pas d'elle-même, comme un lever ou un coucher de soleil, mais grâce à une action humaine, grâce à une lutte des hommes, réunis en classes. La classe sociale qui dirigeait la société ancienne, devenue réactionnaire, doit être remplacée par une classe sociale nouvelle qui apporte le plan d'un régime social nouveau, correspondant aux besoins du développement des forces productrices, et qui est prête à réaliser ce plan. Mais il n'arrive pas toujours qu'une classe nouvelle, assez consciente, organisée et puissante pour détrôner les anciens maîtres de la vie et pour frayer la voie aux nouvelles relations sociales, apparaisse juste au moment où le régime social ancien se survit, c'est-à-dire devient réactionnaire. Cela ne se passe pas toujours ainsi. Au contraire, il est arrivé plus d'une fois dans l'histoire qu'une société ancienne était épuisée, — telle, par exemple, le régime d'esclavage romain et, avant lui, les anciennes civilisations d'Asie dans lesquelles le régime d'esclavage avait empêché le développement des forces productrices, — mais dans cette société finie il n'y avait pas de classe nouvelle assez forte pour déposer les maîtres et établir un régime nouveau, le régime de servage, ce dernier constituant un pas en avant par rapport au régime ancien. A son tour, dans le régime de servage, il n'y avait pas toujours, au moment nécessaire, de classe nouvelle (la bourgeoisie) prête à abattre les féodaux et à ouvrir la voie à l'évolution historique. Il est arrivé plus d'une fois dans l'histoire qu'une certaine société, une nation, un peuple, une tribu, plusieurs peuples ou nations qui vivaient dans des conditions historiques analogues, se sont trouvés devant une impossibilité de développement ultérieur, dans les cadres d'un régime économique donné (régime d'esclavage ou de servage). Toutefois, comme aucune classe nouvelle n'existait encore qui aurait pu les diriger sur une voie nouvelle, ces peuples, ces nations se sont décomposés ; une civilisation, un Etat, une société ont cessé d'exister. Ainsi l'humanité n'a-t-elle pas marché toujours de bas en haut, suivant une ligne toujours montante. Non, elle a connu de longues périodes de stagnation et de rechute vers la barbarie. Des sociétés s'étaient élevées, avaient atteint un certain niveau, mais n'ont pas pu rester sur les hauteurs... L'humanité ne reste pas en place ; son équilibre, par suite des luttes des classes et des nations, est instable. Si une société ne peut pas monter, elle tombe ; et si aucune classe n'existe qui puisse l'élever, elle se décompose et ouvre la voie à la barbarie.

Afin de comprendre ce problème extrêmement complexe, il ne suffit pas, camarades, de ces considérations abstraites que j'expose devant vous. Il faut que les jeunes camarades, peu au courant de ces questions, étudient des ouvrages historiques pour se familiariser avec l'histoire de différents pays et peuples et, en particulier, avec l'histoire économique. C'est alors seulement qu'ils pourront se représenter d'une façon claire et complète le mécanisme intérieur de la société. Il faut bien comprendre ce mécanisme pour appliquer avec justesse la théorie marxiste à la tactique, c'est-à-dire à la pratique de la lutte de classe.

 

Les problèmes de la tactique révolutionnaire

Lorsqu'il s'agit de la victoire du prolétariat, certains camarades se représentent la chose d'une façon trop simple. Nous avons en ce moment, non seulement en Europe, mais dans le monde entier, une telle situation que nous pouvons dire, au point de vue marxiste, avec une certitude absolue : le régime bourgeois atteint le terme de son développement. Les forces de production ne peuvent plus se développer dans le cadre de la société bourgeoise. En effet, ce que nous voyons au cours de ces dix dernières années c'est la ruine, la décomposition de la base économique de l'humanité capitaliste et une destruction mécanique des richesses accumulées. Nous sommes actuellement en pleine crise, une crise effrayante, inconnue dans l'histoire du monde et qui n'est pas une crise simple, venant à son heure, «normale» et inévitable dans le processus du développement des forces productrices dans le régime capitaliste ; cette crise marque aujourd'hui la ruine et la décomposition des forces productrices de la société bourgeoise. Il se peut qu'il y ait encore des bas et des hauts, mais en général, comme je l'ai exposé aux camarades dans la même salle, il y a un mois et demi, la courbe du développement économique tend, à travers toutes ses oscillations, vers le bas et non vers le haut. Cependant cela veut-il dire que la fin de la bourgeoisie arrivera automatiquement et mécaniquement ? Nullement. La bourgeoisie est une classe vivante qui a poussé sur des bases économiques et productrices déterminées. Cette classe n'est pas un produit passif du développement économique, mais une force historique, active et vivante. Cette classe a survécu à elle-même, c'est-à-dire qu'elle est devenue le frein le plus terrible pour l'évolution historique. Mais cela ne veut nullement dire que cette classe soit disposée à commettre un suicide historique, qu'elle soit prête à dire : «La théorie scientifique de l'évolution ayant reconnu que je suis devenue réactionnaire, je quitte la scène». Il est évident qu'il n'en peut pas être question. D'autre part, il n'est pas non plus suffisant que le parti communiste reconnaisse la classe bourgeoise comme condamnée et devant être supprimée pour que, par cela même, la victoire du prolétariat soit déjà assurée. Non, il faut encore vaincre et jeter bas la bourgeoisie !

S'il était possible de continuer à développer les forces productrices dans le cadre de la société bourgeoise, la révolution, en général, n'aurait pu se faire. Mais le développement ultérieur des forces de production dans le cadre de la société bourgeoise n'étant plus possible, la condition fondamentale de la révolution est par cela même réalisée. Cependant la révolution signifie déjà, par elle-même, une lutte des classes vivante. La bourgeoisie, toute contraire qu'elle soit aux nécessités de l'évolution historique, reste encore la classe sociale la plus puissante. Bien plus, on peut dire qu'au point de vue politique la bourgeoisie atteint le maximum de sa puissance, de la concentration de ses forces et de ses moyens, moyens politiques et militaires, de mensonge, de violence et de provocation, c'est-à-dire au maximum du développement de sa stratégie de classe, au moment même où elle est le plus menacée de sa perte sociale. La guerre et ses conséquences terribles, — et la guerre était inévitable les forces productrices ne pouvant plus se développer dans le cadre de la société bourgeoise, — la guerre et ses conséquences, dis-je, ont découvert devant la bourgeoisie le danger menaçant de sa perte. Ce fait a poussé au plus haut point son instinct de conservation de classe. Plus le péril est grand, plus une classe, aussi bien que chaque individu, tend toutes ses forces vitales dans la lutte pour sa conservation. N'oublions pas non plus que la bourgeoisie s'est trouvée, face à face, avec un péril mortel, après avoir acquis l'expérience politique la plus grande. La bourgeoisie avait créé et détruit toute sorte de régimes. Elle se développait à l'époque du pur absolutisme, de la monarchie constitutionnelle, de la monarchie parlementaire, de la république démocratique, de la dictature bonapartiste, de l'Etat lié à l'Eglise catholique, de l'Etat lié à la Réforme, de l'Etat séparé de l'Eglise, de l'Etat persécuteur de l'Eglise, etc. Toute cette expérience, la plus riche et la plus variée, qui a pénétré dans le sang et dans la moelle des milieux dirigeants de la bourgeoisie, lui sert aujourd'hui pour conserver à tout prix son pouvoir. Et elle agit avec d'autant plus d'intelligence, de finesse et de cruauté que ses dirigeants reconnaissent le péril qui les menace.

Si nous analysons ce fait superficiellement, nous y trouverons une certaine contradiction : nous avons jugé la bourgeoisie devant le tribunal du marxisme, c'est-à-dire nous avons reconnu par une analyse scientifique du processus historique qu'elle avait survécu à elle-même, et cependant elle fait preuve d'une vitalité colossale. En réalité, il n'y a ici aucune contradiction ; c'est ce qu'on appelle, dans le marxisme, la dialectique. Le fait est que les côtés différents du processus historique : l'économie, la politique, l'Etat, la poussée de la classe ouvrière ne se développent pas simultanément et parallèlement. La classe ouvrière ne se développe pas, point par point, parallèlement à la croissance des forces de production, et la bourgeoisie ne dépérit point au fur et à mesure que le prolétariat croît et se raffermit. Non, la marche de l'histoire est autre. Les forces de production se développent par bonds ; par moments elles progressent avec rapidité, parfois elles reculent. La bourgeoisie, à son tour, s'est aussi développée par bonds ; la classe ouvrière de même. Au moment où les forces productives du capitalisme se butent contre un mur, ne peuvent plus progresser, nous voyons la bourgeoisie réunir entre ses mains l'armée, la police, la science, l'école, l'Eglise, le Parlement, la presse, les gardes-blancs, tirer fortement sur les rênes et dire, en pensée, à la classe ouvrière : «Oui, ma situation est périlleuse. Je vois un abîme s'ouvrir sous mes pieds. Mais nous allons voir qui tombera le premier dans cet abîme. Peut-être avant ma mort, si vraiment je dois mourir, réussirai-je à te pousser dans le précipice, ô classe ouvrière !» Que cela signifierait-il ? Tout simplement une destruction de la civilisation européenne dans son ensemble. Si la bourgeoisie, condamnée à mort au point de vue historique, trouvait en elle-même assez de force, d'énergie, de puissance pour vaincre la classe ouvrière dans ce combat terrible qui approche, cela signifierait que l'Europe est vouée à une décomposition économique et culturelle, comme c'est déjà arrivé à plusieurs autres pays, nations et civilisations. Autrement dit, l'histoire nous a amenés à un moment où une révolution prolétarienne est devenue absolument indispensable pour le salut de l'Europe et du monde. L'histoire nous a fourni une prémisse fondamentale de la réussite de cette révolution, dans ce sens que notre société ne peut plus développer ses forces productrices en s'appuyant sur une base bourgeoise. Mais l'histoire ne se charge pas, par cela même, de résoudre ce problème à la place de la classe ouvrière, des politiciens de la classe ouvrière, des communistes. Non, elle semble dire à l'avant-garde ouvrière (nous nous représentons pour un instant l'histoire sous forme d'une personne placée au-dessus de nous), elle dit à la classe ouvrière : «Il faut que tu saches que tu périras sous les ruines de la civilisation, si tu ne renverses pas la bourgeoisie. Essaye, résous le problème !» Tel est à présent l'état des choses.

Nous voyons en Europe, après la guerre, la classe ouvrière essayer presque inconsciemment de trouver une solution au problème qui lui est posé par l'histoire. Et la conclusion pratique, à laquelle tous les éléments pensants de la classe ouvrière en Europe et dans le monde entier ont dû arriver, au cours de ces trois années qui ont suivi la fin de la guerre universelle, est la suivante : il n'est point aussi facile et aussi simple d'abattre la bourgeoisie, bien que condamnée par l'histoire, que cela pourrait sembler.

La période que l'Europe et le monde entier traversent en ce moment est, d'un côté, celle d'une décomposition des forces productrices de la société bourgeoise, et de l'autre, celle du développement le plus haut de la stratégie contre-révolutionnaire bourgeoise. Il est nécessaire de le comprendre bien clairement. Jamais la stratégie contre-révolutionnaire, c'est-à-dire l'art de la lutte combinée contre le prolétariat, à l'aide de toutes les méthodes possibles, depuis les sermons douceâtres des curés et des professeurs jusqu'à la fusillade des grévistes par les mitrailleuses, n'a atteint une telle hauteur que celle d'aujourd'hui.

L'ancien secrétaire d'Etat américain, M. Lansing, raconte, dans son livre sur la paix de Versailles, que M. Llyod George ignore la géographie, l'économie politique, etc. Nous sommes prêts à le croire. Mais ce qui par contre n'est point douteux pour nous, c'est que le même M. Lloyd George a la tête pleine de vieilles habitudes de tromper et violenter les travailleurs en commençant par les plus fines et les astucieuses et en finissant par les sanguinaires ; qu'il a recueilli toute l'expérience fournie sous ce rapport par l'ancienne histoire d'Angleterre et qu'il a développé et perfectionné ses moyens grâce à l'expérience de ces dernières années de troubles. M. Llyod George est, dans son genre, un excellent stratégisteNote webmater de la bourgeoisie menacée de perte par l'histoire. Et nous sommes obligés de dire, sans diminuer par là, la valeur présente ni, d'autant plus, les mérites futurs du parti communiste anglais, encore si jeune, que le prolétariat anglais ne possède pas encore de pareil stratégisteNote webmater. En France, le président de la République, M. Millerand, qui a appartenu au parti de la classe ouvrière, aussi bien que le chef du gouvernement, M. Briand, qui a jadis propagé parmi les ouvriers l'idée de la grève générale, ont mis au service des intérêts de la bourgeoisie, à titre de chefs contre-révolutionnaires qualifiés, toute la riche expérience politique de la bourgeoisie française ainsi que celle qu'ils avaient puisée eux-mêmes dans le camp prolétarien. En Italie en Allemagne, nous voyons avec quel soin la bourgeoisie tire de leur milieu, pour les mettre à sa tête, les hommes et les groupements qui ont accumulé toute l'expérience de la lutte de classe menée par la bourgeoisie pour son développement, pour sa richesse, pour sa puissance et sa conservation.

 

Une école de stratégie révolutionnaire

La tâche de la classe ouvrière, aussi bien en Europe que dans le monde entier, consiste à opposer à la stratégie contre-révolutionnaire bourgeoise, poussée jusqu'à ses dernières limites, sa propre stratégie révolutionnaire, menée aussi jusqu'au bout. A cette fin il faut d'abord se rendre clairement compte qu'on ne réussira pas à abattre la bourgeoisie automatiquement, mécaniquement, seulement pour cette raison qu'elle est condamnée par l'histoire. Sur le champ difficile de la bataille politique, nous voyons d'un côté la bourgeoisie avec toute sa puissance et avec tous ses moyens, et de l'autre la classe ouvrière avec ses fractions, ses sentiments, ses niveaux de développement différents, et avec son parti communiste qui lutte contre d'autres partis et organisations pour l'influence sur les masses ouvrières. Le parti communiste, qui se place en fait de plus en plus à la tête de la classe ouvrière de l'Europe, doit manoeuvrer dans sa lutte, tantôt en avançant, tantôt en reculant, tantôt en raffermissant son influence, tantôt en conquérant des positions nouvelles, jusqu'à ce qu'un moment favorable se présente pour abattre la bourgeoisie. Je répète : c'est un problème stratégique complexe et le dernier Congrès l'a posé dans toute son ampleur. A ce point de vue on peut dire que le troisième Congrès de l'Internationale Communiste fut une haute école de stratégie révolutionnaire.

Le premier Congrès a eu lieu au moment où, après la guerre, le communisme naissait à peine en tant que mouvement européen et où l'on pouvait, avec une certaine raison, compter et espérer qu'un assaut presque élémentaire de la classe ouvrière renverserait la bourgeoisie qui n'aurait pas eu encore le temps de trouver, après la guerre, une orientation nouvelle et des points d'appui nouveaux. De tels sentiments et une telle espérance se justifiaient, en grande partie, par l'état de choses d'alors, jugé objectivement. La bourgeoisie était épouvantée par les résultats de sa propre politique de guerre qui lui était imposée par sa situation elle-même. J'en ai déjà parlé dans mon rapport sur la situation mondiale et je ne le répéterai plus en ce moment. De toute façon, il n'est pas douteux qu'à l'époque du premier Congrès (1919), nous avons tous espéré, les uns plus, les autres moins, qu'un assaut élémentaire des masses ouvrières et d'une partie des masses paysannes renverserait la bourgeoisie dans le plus proche avenir. Et en effet, l'attaque a été puissante. Le nombre des victimes était très grand. Mais la bourgeoisie a supporté ce premier assaut, et c'est grâce à cela qu'elle s'est raffermie dans son assurance de classe.

Le deuxième Congrès, en 1920, s'est réuni dans un moment critique ; on sentait déjà qu'on n'abattrait pas la bourgeoisie par une seule attaque en quelques semaines, en un, deux ou trois mois, qu'on avait besoin d'une préparation politique et d'une organisation plus sérieuses. Et en même temps la situation était très difficile. Comme il vous souvient, l'Armée Rouge approchait de Varsovie et on pouvait compter que, vu la situation révolutionnaire en Allemagne, en Italie et ailleurs, l'impulsion militaire qui, certes, ne peut pas avoir une signification par elle-même, mais qui constitue une force supplémentaire, introduite dans la lutte des forces européennes, déclencherait l'avalanche de la révolution momentanément arrêtée. Ceci n'est pas arrivé. Nous avons été repoussés.

Après le deuxième Congrès de l'Internationale Communiste, la nécessité d'appliquer une stratégie révolutionnaire plus complexe est apparue de plus en plus clairement à la classe ouvrière. Nous voyons les masses de travailleurs, qui ont déjà acquis après la guerre une expérience sérieuse, se pousser d'elles-mêmes dans cette direction, et c'est à la suite de cet état de choses que les partis communistes s'accroissent partout. Pendant la première période, des millions d'ouvriers se sont lancés en Allemagne à l'assaut de la vieille société, sans presque faire attention aux groupements spartakistes. Que signifiait cela ? Il semblait aux masses ouvrières, après la guerre, qu'il suffisait de poser des revendications, d'exercer une pression, d'attaquer pour que beaucoup, sinon tout, changeât. Voilà pourquoi des millions d'ouvriers croyaient qu'il était inutile de dépenser de l'énergie pour fonder et organiser un parti communiste. Cependant, au cours de l'année dernière (1920), les partis communistes en Allemagne et en France, en ces deux pays les plus importants du continent européen, se sont transformés, de petits cénacles qu'ils avaient été, en organisations embrassant des centaines de milliers d'ouvriers ; environ 400.000 en Allemagne et 120-130.000 en France, ce qui constitue pour les conditions françaises un chiffre très grand. Cette circonstance nous prouva à quel point les masses ouvrières avaient senti, pendant cette période, qu'il était impossible de vaincre sans avoir une organisation particulière au sein de laquelle la classe ouvrière analyse son expérience et en tire des conclusions, en un mot sans une direction de parti centralisée. C'est en ceci que consiste l'importance des résultats acquis pendant cette dernière période : la fondation des partis communistes de masse, auxquels il faut encore ajouter celui de Tchéco-Slovaquie, qui compte 350.000 membres. (Après la fusion avec l'organisation communiste allemande, le parti tchéco-slovaque en comptera 400.000 pour une population de 12 millions !)

Il serait toutefois erroné de supposer que ces jeunes partis communistes, à peine fondés, eussent déjà appris l'art de la stratégie révolutionnaire. Non ! L'expérience tactique de l'année dernière en témoigne trop clairement. Et le troisième Congrès s'est trouvé en face de ce problème.

Ce dernier Congrès, si nous en parlons de la façon la plus générale, a eu à se prononcer sur deux problèmes. Le premier consistait et consiste encore à débarrasser la classe ouvrière, y compris nos propres rangs communistes, des éléments qui ne veulent pas de lutte, qui en ont peur et qui cachent, sous certaines théories générales, leur désir de ne pas combattre et leur tendance intérieure à une entente avec la société bourgeoise. L'épuration du mouvement ouvrier dans son ensemble, et à plus forte raison des rangs communistes, l'expulsion des éléments et des tendances réformistes, centristes et demi-centristes, ont un caractère double : lorsqu'il s'agit des centristes conscients, des collaborationistes et des demi-collaborationnistes achevés, il faut les chasser tout simplement des rangs du parti communiste et mouvement ouvrier ; lorsque, cependant, nous avons affaire à des tendances demi-centristes mal définies, nous devons exercer une influence directrice et inflexible et entraîner les éléments indécis dans la lutte révolutionnaire. Ainsi la première tâche de l'Internationale Communiste consiste à débarrasser le parti de la classe ouvrière des éléments qui ne veulent pas de lutte et qui, par cela même, paralysent la lutte du prolétariat.

Mais il existe une autre tâche encore qui n'est pas moins importante : apprendre l'art de la lutte, art qui ne tombe pas sur la classe ouvrière ou sur son parti communiste comme un don des cieux. On ne peut apprendre l'art de la tactique et de la stratégie, l'art de la lutte révolutionnaire, que par l'expérience, par la critique et l'autocritique. Nous avons dit aux jeunes communistes au troisième Congrès : «Camarades, nous ne voulons pas seulement une lutte héroïque, nous voulons, avant tout, la victoire». Nous avons assisté à maints combats héroïques durant ces dernières années en Europe et surtout en Allemagne. Nous avons vu en Italie une grande lutte révolutionnaire, une guerre civile avec ses victimes inévitables. Certes, tout combat ne mène pas à une victoire. Des échecs sont inévitables. Mais il ne faut pas que ces échecs soient la conséquence des fautes commises par le Parti. Cependant, nous avons vu plus d'une forme et plus d'un moyen de combat qui ne mènent pas à la victoire et ne peuvent y mener, étant plus souvent dictés par une impatience révolutionnaire que par une pensée politique. C'est par ces faits qu'avait été déterminée cette lutte d'idées qui a eu lieu au troisième Congrès de l'International. Il faut que je m'explique , camarades : cette lutte n'a eu aucun caractère d'âpreté ni de «lutte de fraction». Au contraire, nous avons eu au Congrès une atmosphère très cordiale et sérieuse, et notre lutte d'idées était toute de principes et en même temps avait le caractère d'un échange d'opinions objectif.

Notre Congrès fut un grand Soviet politique et révolutionnaire de la classe ouvrière et dans ce Soviet, nous, représentants de pays différents, en nous basant sur l'expérience acquise par ces pays, nous avons d'un côté, vérifié et confirmé encore une fois, d'une façon pratique, et précisé nos thèses sur la nécessité de débarrasser la classe ouvrière des éléments qui ne veulent pas de lutte et qui en sont incapables ; et, d'autre part, nous avons posé, pour la première fois, dans toute son ampleur et dans toute son acuité, le problème suivant : la lutte révolutionnaire pour le pouvoir a ses lois, ses moyens, sa tactique et sa stratégie ; qui ignore cet art, ne connaîtra jamais la victoire.

 

Les tendances centristes dans le socialisme italien

Les problèmes de la lutte contre les éléments centristes et demi-centristes se sont posés le plus clairement, la question du parti socialiste italien ayant été mise à l'ordre du jour. Vous connaissez l'histoire de cette question. Une lutte intérieure et une scission avaient eu lieu dans le Parti socialiste italien, avant la guerre impérialiste. Il s'était débarrassé ainsi des pires chauvins. D'autres part, l'Italie est entrée dans la guerre neuf mois plus tard que les autres pays. Ce fait avait facilité au Parti socialiste italien sa politique contre la guerre. Le parti ne s'était pas laissé entraîner par le patriotisme et avait conservé une attitude critique par rapport à la guerre et au gouvernement. Il a été poussé, grâce à cela, à prendre part à la conférence antimilitariste de Zimmerwald, encore que son internationalisme eût un aspect assez amorphe. Plus tard, l'avant-garde de la classe ouvrière italienne a poussé les cercles dirigeants du parti encore plus à gauche, et le parti s'est trouvé au sein de la IIIe Internationale, avec un Turati qui cherche à prouver dans ses discours et dans ses écrits que la Troisième Internationale n'est autre chose qu'une arme diplomatique entre les mains du pouvoir des Soviets lequel, sous prétexte d'internationalisme, lutte pour les intérêts «nationaux» du peuple russe. N'est-ce pas monstrueux d'entendre une pareille opinion exprimée par la bouche d'un, si j'ose m'exprimer ainsi «camarade» de la IIIe Internationale ? A quel point l'entrée du Parti socialiste italien, sous sa forme ancienne, dans l'Internationale Communiste était anormale, on s'en est aperçu de la façon la plus évidente, lors de la grande action de masses de septembre 1920. On est amené à dire que, dans cette action, le Parti a trahi la classe ouvrière. Si l'on demandait comment et pourquoi le Parti avait reculé et capitulé en automne de l'année passée, pendant la grève de masses, pendant l'occupation des usines, des fabriques, des domaines, etc., par les ouvriers, si l'on demandait à savoir ce dont il y avait le plus dans cette trahison : de réformisme malveillant, d'irrésolution, de légèreté politique ou d'autre chose, il serait difficile de donner une réponse exacte. Le Parti socialiste italien se trouvait, après la guerre, sous l'influence de l'Internationale Communiste, tout en laissant son aile gauche parler plus haut que son aile droite, ce qui correspondait exactement au sentiment des masses ouvrières ; mais son organisation se trouvait principalement au pouvoir du centre et de l'aile droite. A force de faire la propagande pour la dictature du prolétariat, pour le pouvoir des Soviets, pour le marteau et la faucille, pour la Russie des Soviets, etc., la classe ouvrière italienne, dans sa masse, prit tous ces mots d'ordre au sérieux, et est entrée dans la voie d'une lutte révolutionnaire ouverte. Au mois de septembre de l'année passée, on est arrivé à occuper les usines et les fabriques, les mines et les grandes propriétés terriennes, etc. Mais juste à ce moment où le parti devait tirer toutes les conclusions politiques et pratiques de sa propagande, il a eu peur de sa responsabilité, il a reculé, il a laissé à découvert l'arrière-garde du prolétariat, et les masses ouvrières sont tombées sous les coups des bandes fascistes. La classe ouvrière a pensé et espéré que le parti qui l'avait appelée à la lutte consoliderait les progrès de son attaque. Et on pouvait le faire, l'espoir du prolétariat était absolument fondé, le pouvoir de la bourgeoisie ayant été à ce moment démoralisé et paralysé et n'ayant plus confiance ni dans l'armée, ni dans son appareil policier. Il était donc naturel, dis-je, pour la classe ouvrière, de penser que la parti qui se trouvait à sa tête mènerait jusqu'au bout le combat commencé. Cependant, au moment le plus critique le Parti, au contraire, a reculé en privant la classe ouvrière de ses chefs et d'une partie de ses forces. Il est apparu alors, d'une façon tout à fait claire et définitive, qu'il n'y avait plus de place dans les rangs de l'Internationale Communiste pour de tels politiciens. Le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste a donc agi régulièrement, lorsque, une fois consommée la scission qui a eu lieu bientôt après dans le Parti italien, il a décidé que, seule, son aile gauche communiste représentait une section de l'Internationale Communiste. Par cela même, le parti de Serrati, c'est-à-dire la fraction dirigeante de l'ancien Parti socialiste italien, a été placée en dehors de l'Internationale Communiste. Malheureusement, et ceci s'explique par des conditions particulièrement défavorables, ou bien peut-être par des erreurs de notre part, malheureusement, dis-je, le Parti communiste italien a reçu dans ses rangs, au moment de sa fondation, moins de 50.000 adhérents, pendant que le parti de Serrati avait conservé environ 100.000 membres dont 14.000 réformistes déterminés, formant une fraction organisée (ils ont eu leur conférence à Reggio-Emilia). Il va sans dire que les 10.000 ouvriers qui entrent dans le Parti socialiste, ne sont nullement nos adversaires. Si nous n'avons pas su jusqu'à présent les entraîner dans nos rangs, la faute en incombe un peu à nous-mêmes. Ce qui prouve la justesse de cette observation, c'est que le Parti socialiste italien, bien qu'exclu de l'Internationale, a envoyé à notre Congrès trois représentants. Que signifie cela ? Les milieux dirigeants du parti se sont placés, par leur politique, en dehors de l'Internationale, mais les masses ouvrières les obligent toujours à frapper à ses portes.

Les ouvriers socialistes ont montré ainsi que leurs sentiments étaient révolutionnaires et qu'ils voulaient être avec nous. Mais ils nous ont expédié des gens qui ont prouvé, par leur conduite, qu'ils ne s'étaient pas assimilé les idées et les méthodes du communisme. Les ouvriers italiens appartenant au parti de Serrati, ont fait voir ainsi que tout en étant révolutionnaires dans leur majorité, ils ne possédaient pas encore une claire vision politique des choses. Nous avons eu à notre Congrès le vieux Lazzari. Au point de vue personnel, c'est une figure attachante, un vieux lutteur incontestablement honnête, un homme sans reproche, mais nullement un communiste. Il est entièrement sous l'influence des idées démocratiques, humanitaires et pacifistes. Il nous a répondu au Congrès : «Vous exagérez l'importance d'un Turati. Vous exagérez en général l'importance de nos réformistes. Vous nous demandez de les exclure. Mais comment pouvons-nous le faire, puisqu'ils obéissent à la discipline du parti ? S'ils nous avaient donné, disait Lazzari, l'exemple d'un fait qui aurait prouvé leur opposition ouverte au parti, s'ils avaient participé à un gouvernement malgré nos résolutions, s'ils avaient voté le budget de guerre malgré nos défenses, alors nous aurions pu les exclure ; mais pas autrement». Nous lui avons cité des articles de Turati dirigés entièrement contre l'a b c du socialisme révolutionnaire. Lazzari nous répondit que ces articles ne constituaient pas des faits, que dans leur parti existait une liberté d'opinion, etc. C'est à quoi nous lui disions encore : Permettez, si pour exclure Turati, il vous faut qu'il accomplisse un «fait», c'est-à-dire qu'il accepte, par exemple, un portefeuille des mains d'un Giolitti, il n'est pas douteux que Turati, qui est un politicien intelligent, ne le fera jamais, car Turati n'est nullement un arriviste de basse espèce qui n'aspire qu'à un portefeuille. Turati est un collaborationiste éprouvé, un ennemi irréductible de la révolution, mais en son genre un politicien d'idées. Il veut, coûte que coûte, sauver la «civilisation» démocratique et bourgeoise et surmonter, à cette fin, le courant révolutionnaire dans la classe ouvrière. Lorsque Giolitti lui offre un portefeuille, et ceci à dû arriver plus d'une fois dans de petits coins, Turati lui répond en substance comme suit : «Si j'acceptais un portefeuille, cela produirait justement le «fait» dont a parlé Lazzari. Aussitôt que j'accepterai le portefeuille, on me prendra sur le «fait» et on me chassera du Parti. Et une fois qu'on m'aura chassé du Parti, tu n'auras plus besoin de moi, compère Giolitti, car tu as besoin de moi aussi longtemps que je suis lié avec un grand parti ouvrier ; de sorte que, aussitôt que je serai exclu du parti, tu me chasseras à ton tour du ministère. Voilà pourquoi je n'accepterai pas ton portefeuille, je ne fournirai pas de «fait» à Lazzari et je resterai le chef véritable du parti socialiste».

Voilà quel est à peu près le raisonnement de Turati ; et il a raison, il est beaucoup plus perspicace que l'idéaliste et pacifiste Lazzari. «Vous surestimez le groupe Turati, nous disait Lazzari. C'est un petit groupement, ce qu'on appelle en français une quantité négligeable». C'est à quoi nous lui répondions : «et savez-vous qu'au moment même où ici, à la tribune de l'Internationale de Moscou, vous nous demandez d'être admis dans nos rangs, Giolitti questionne Turati par téléphone : «Sais-tu, mon ami, que Lazzari est allé à Moscou et qu'il y prendra peut-être, envers les bolcheviks russes, quelques engagements dangereux au nom de ton parti ?» — Savez-vous ce que lui répond Turati ? Il lui répond sûrement : «Ne t'en fais pas, ami Giolitti, notre Lazzari n'est qu'une quantité négligeable». Et sûrement, quant à cela, il a beaucoup plus raison que Lazzari.

Tel a été notre dialogue avec les représentants hésitants d'une partie considérable des ouvriers italiens. En fin de compte, on a décidé de présenter aux socialistes italiens un ultimatum : convoquer dans un délai de trois mois, un Congrès du Parti, exclure de ce Congrès tous les réformistes (qui ont fait leur propre dénombrement par cela même qu'ils s'étaient réunis à la Conférence de Reggio-Emilia) et s'unir avec les communistes, sur la base des résolutions du IIIe Congrès. Quels seront les résultats pratiques et immédiats de cette décision, il est difficile de le prédire exactement. Tous les serratiens viendront-ils avec nous ? J'en doute ; d'ailleurs, nous ne le demandons pas. Il y a parmi eux des hommes dont nous n'avons pas besoin. Mais le pas fait par notre Congrès était juste. Son but est de reprendre les ouvriers en portant la scission dans les rangs des chefs qui hésitent.

 

Le communisme italien, ses difficultés et ses tâches

Il s'est trouvé cependant, parmi les délégués du Parti communiste italien, ainsi que parmi les représentants des jeunesses, des critiques très acerbes de cette décision. Les communistes italiens, surtout ceux de gauche, ont particulièrement reproché au Congrès «d'avoir ouvert la porte» aux serratiens, aux opportunistes et aux centristes. Cette expression : «Vous avez ouvert les portes de l'Internationale Communiste», a été répétée des dizaines de fois. Nous leur avons expliqué : «Camarades, vous avez en attendant avec vous 50.000 ouvriers, les serratiens en ont environ 100.000 ; on ne peut tout de même pas se contenter de ces résultats». Ils ont un peu contesté les chiffres, ils ont affirmé qu'un grand nombre de membres avait quitté le parti socialiste, ce qui est en somme possible, mais leur argument principal était celui-ci : «Toute la masse du parti socialiste, et non seulement ses chefs, est réformistes et opportuniste». Nous avons demandé : «De quelle façon alors, pour quelle raison et à quoi bon ont-ils envoyé ici, à Moscou, Lazzari, Maffi et Riboldi ?» Les jeunes communistes italiens m'ont donné une réponse très peu claire : «Voyez-vous, c'est que la classe ouvrière italienne, dans son ensemble, gravite vers Moscou et y pousse le parti opportuniste de Serrati». Cet argument est tiré par les cheveux. Si, vraiment, la chose se présentait ainsi, si la classe ouvrière italienne, dans son ensemble, tendait vers Moscou, la porte de Moscou lui serait ouverte : cette porte, c'est le Parti communiste italien qui appartient à l'Internationale. Pourquoi alors la classe ouvrière italienne choisit-elle une voie si détournée vers Moscou, en y poussant le parti de Serrati, au lieu d'entrer tout simplement dans le Parti communiste d'Italie ? Il est absolument évident que toutes ces dénégations des communistes de gauche étaient erronées et avaient leur source dans une compréhension insuffisante de la tâche fondamentale : de la nécessité de conquérir l'avant-garde ouvrière et, avant tout, les ouvriers qui ne sont point les pires et qui restent dans les rangs du Parti socialiste italien. Ce sont justement ces ouvriers qui ont amené Lazzari à Moscou. L'erreur des «gauches» a sa source dans cette impatience révolutionnaire toute particulière, qui empêche de voir les tâches préalables, préparatoires et les plus importantes, et qui fait, à tout instant, un tort énorme aux intérêts de la cause. Certains communistes «de gauche» croient que leur tâche directe consistant à renverser la bourgeoisie, il est inutile de s'arrêter en route, d'entrer en pourparlers avec les serratiens, d'ouvrir la porte aux ouvriers qui suivent Serrati, etc. Et cependant c'est cela qui constitue notre tâche principale ; et elle n'est pas du tout si simple. Nous y avons besoin aussi bien de pourparlers que de lutte, d'exhortations aussi bien que de nouveaux accords et, probablement, de nouvelles scissions. Et certains camarades impatients auraient voulu tourner tout simplement le dos à ces tâches et, par conséquent, aux ouvriers socialistes eux-mêmes. Ceux qui sont pour la IIIe Internationale, disent-ils, qu'ils adhèrent directement à notre Parti communiste. C'est apparemment la solution la plus simple du problème, mais en réalité cela équivaut à tourner la question qui, justement, consiste à savoir comment, par quelles méthodes, attirer les ouvriers socialistes vers le Parti communiste. On ne peut pas résoudre ce problème en fermant automatiquement la porte de l'Internationale. Les ouvriers italiens savent bien que le Parti socialiste a aussi à l'Internationale Communiste. Les chefs du Parti socialiste italien ont prononcé des discours révolutionnaires, appelé à la lutte, réclamé le pouvoir des soviets et ont amené les ouvriers à la grève du mois de septembre et à l'occupation des usines et des fabriques. Ensuite ils ont capitulé sans accepter la bataille, tandis que les ouvriers ont lutté. L'avant-garde du prolétariat italien est en train de digérer ce fait dans sa conscience. Les ouvriers voient la minorité communiste se séparer du Parti socialiste et s'adresser à eux avec les mêmes, ou presque les mêmes discours que ceux avec lesquels le parti de Serrati s'était adressé à eux hier. Les ouvriers se disent : «Il faut attendre, il faut voir ce que cela signifie, il faut étudier la chose...». En d'autres termes ils demandent, peut-être un peu inconsciemment, mais en réalité avec une grande insistance, que le nouveau parti, le Parti communiste se fasse connaître en action, que ses chefs leur prouvent qu'ils sont pétris d'une autre pâte et qu'ils sont indéfectiblement liés aux masses dans leur lutte, quelque dures que soient les conditions de cette lutte. Il faut conquérir par les actes et par les paroles, par les paroles et par les actes, la confiance des dizaines de milliers d'ouvriers socialistes qui se trouvent encore au croisement des routes, mais qui veulent être dans nos rangs. Si nous leur tournons tout simplement le dos, mus par le désir de renverser immédiatement la bourgeoisie, nous ferons un grand tort à la révolution, et cependant c'est justement en Italie que les conditions sont très favorables pour une révolution victorieuse du prolétariat dans le plus proche avenir.

Imaginez-vous pour un moment, rien qu'à titre d'exemple, que les communistes italiens, admettons, aient appelé au mois de mai de cette année la classe ouvrière italienne à une grève générale nouvelle et à une insurrection. S'ils avaient dit : le Parti socialiste que nous avons quitté ayant fait faillite en septembre, nous autres, les communistes, nous devons maintenant, coûte que coûte, effacer cette tâche et conduire immédiatement la classe ouvrière à une bataille décisive. A en juger d'une façon superficielle, on pourrait croire que tel fut le devoir des communistes. Mais en réalité ce n'est pas du tout vrai. La stratégie révolutionnaire élémentaire nous dit qu'un pareil appel, dans les conditions actuelles, serait une folie et un crime, car la classe ouvrière qui, au mois de septembre, a été cruellement échaudée en suivant les directives du Parti socialiste, n'aurait pas cru qu'on eût pu avec succès répéter la même expérience au mois de mai, sous la direction du Parti communiste qu'elle n'a pas eu encore le temps de connaître suffisamment. La faute fondamentale du Parti socialiste consiste en ceci qu'il a appelé à la révolution sans en tirer les conclusions nécessaires, c'est-à-dire sans se préparer en réalité à la révolution, sans expliquer à l'élite ouvrière les questions ayant trait à la prise du pouvoir, sans débarrasser ses rangs de ceux qui ne veulent pas de prise du pouvoir, sans choisir et sans éduquer de cadres sûrs de militants, sans créer les noyaux d'assaut capables de manier les armes et de les saisir au moment nécessaire... En un mot, le Parti socialiste appelait à la révolution, mais ne s'y préparait pas. Si les communistes italiens avaient lancé maintenant un simple appel à la révolution, ils auraient répété la faute des socialistes, et encore dans des conditions incomparablement plus difficiles. La tâche de notre parti frère en Italie est de préparer la révolution, c'est-à-dire de conquérir avant tout la majorité de la classe ouvrière et d'organiser, comme il sied, son avant-garde. Celui qui aurait tiré la partie impatiente des communistes italiens en arrière et qui aurait dit : avant d'appeler à l'insurrection, tâchez donc de conquérir les ouvriers socialistes, épurez les syndicats, mettez-y aux postes responsables les communistes au lieu des opportunistes, conquérez les masses, — celui qui aurait parlé ainsi aurait semblé tirer les communistes en arrière, mais, en réalité, il leur eût indiqué la route véritable qui mène à la victoire de la révolution.

 

Les craintes et les soupçons des extrémistes «de gauche»

Tout ce que nous venons de dire, camarades, est élémentaire au point de vue de l'expérience révolutionnaire sérieuse. Cependant certains éléments «de gauche» de notre Congrès ont cru voir dans une pareille tactique un coup de barre «à droite», et certains jeunes camarades révolutionnaires, sans expérience mais pleins d'énergie et prêts à la lutte et aux sacrifices, ont senti littéralement leurs cheveux se dresser sur la tête, lorsqu'ils ont entendu les premiers discours critiques et avertisseurs prononcés par les camarades russes. Certains de ces jeunes révolutionnaires, à ce qu'on raconte, avaient baisé la terre des Soviets en traversant la frontière. Et bien que nous travaillions encore trop mal notre terre pour qu'elle soit digne de tels baisers, nous comprenons cependant l'enthousiasme révolutionnaire de nos jeunes amis étrangers. Il leur semble honteux d'être tellement en retard et de ne pas avoir encore accompli leur révolution. C'est avec ces sentiments qu'ils entrent dans les sommes du Palais Nicolas. Et qu'y voient-ils ? Les communistes russes y montent à la tribune et non seulement n'exigent pas d'appel immédiat à l'insurrection, mais, au contraire, les mettent en garde contre les aventures et insistent pour qu'on attire les ouvriers socialistes, qu'on cherche à conquérir la majorité des travailleurs et qu'on prépare soigneusement la révolution !

Certains extrémistes de gauche ont même décidé que l'affaire n'était pas du tout claire. Des éléments mi-hostiles, tels que les délégués de l'organisation dite Parti Ouvrier Communiste d'Allemagne (ce groupement fait partie de l'Internationale avec voix consultative), se sont mis à raisonner de la façon suivante : le pouvoir des Soviets russes, se disaient-ils, a espéré naguère que la révolution éclaterait en Europe et il a basé là-dessus sa politique ; mais ensuite, ayant perdu patience, il a commencé à conclure des accords commerciaux et développé ainsi, par la voie de son Commissariat du commerce extérieur, un grand commerce mondial. Et le commerce est une affaire sérieuse et qui demande des relations calmes et pacifiques. Il est connu, depuis longtemps, que les troubles révolutionnaires nuisent au commerce ; c'est pourquoi, en nous plaçant au point de vue du Commissariat du camarade Krassine, nous sommes, voyez-vous, intéressés à remettre la révolution autant que possible à plus tard. (Rires.) Camarades, je regrette infiniment que votre rire si unanime ne puisse être transmis par radio à certains camarades d'extrême-gauche, en Allemagne et en Italie. L'hypothèse de notre opposition aux troubles révolutionnaires opposition ayant sa source dans notre Commissariat du commerce extérieur, est d'autant plus curieuse que pas plus tard qu'en mars de cette année, lorsqu'en Allemagne se déroulaient les combats tragiques dont je parlerai tout à l'heure, combats qui se sont terminés par une lourde défaite d'une partie de la classe ouvrière allemande, les journaux bourgeois et social-démocrates allemands, et derrière eux la presse du monde entier, ont crié que l'insurrection de mars était provoquée par un ordre venant de Moscou, que le pouvoir des Soviets, qui vivait lui-même à cette époque des journées difficiles (révoltes paysannes, Cronstadt, etc.) avait donné, voyez-vous, pour son propre salut, l'ordre d'organiser des insurrections, indépendamment de la situation dans chaque pays donné. Il est difficile d'imaginer une sottise plus grande ! Cependant les camarades délégués de Rome, de Paris, de Berlin n'ont pas eu encore le temps d'arriver à Moscou qu'une nouvelle théorie a été forgée par une autre aile, celle de gauche, la théorie d'après laquelle non seulement «nous ne donnions pas d'ordres» pour organiser des insurrections, immédiatement et indépendamment des circonstances extérieures, mais, au contraire, intéressés au développement magnifique de notre commerce, nous ne nous préoccupions que d'une chose : remettre à plus tard la révolution. Laquelle de ces deux sottises, contraires l'une à l'autre, est la plus sotte ? Il est difficile d'en juger. Si nous sommes coupables des fautes commises au mois de mars, autant qu'on puisse parler d'une culpabilité, c'est uniquement dans ce sens que l'Internationale dans son ensemble et, par conséquent, notre Parti aussi, n'a pas encore éduqué suffisamment les masses en ce qui concerne la tactique révolutionnaire et n'a pas rendu ainsi impossible des actions et des méthodes si erronées. Mais il serait en général naïf de rêver que des erreurs ne seront jamais commises...

 

Les événements de Mars en Allemagne

La question des événements de mars a occupé, dans un certain sens, une place centrale dans nos débats au Congrès, et ce n'était pas un pur accident : de tous les partis communistes, celui d'Allemagne est un des plus puissants et des mieux préparés au point de vue théorique, et quant à son tour de départ révolutionnaire, si j'ose m'exprimer ainsi, l'Allemagne s'est placée au premier rang... La situation intérieure, l'Allemagne étant un pays vaincu, y est des plus favorables à la révolution. Il est donc naturel que les méthodes de lutte du Parti communiste allemand acquièrent une importance internationale. Sur le sol allemand, les événements les plus grands de la lutte révolutionnaire se sont déroulés devant nos yeux depuis 1918, et c'est ici que nous pouvons étudier, sur un exemple vivant, leurs avantages et leurs inconvénients.

En quoi ont consisté les événements de mars ? Les prolétaires de l'Allemagne du centre, ouvriers de la région industrielle et minière, représentaient, jusqu'à ces derniers temps et encore pendant la guerre, une des fractions les plus arriérées de la classe ouvrière ; ils suivaient, dans leur majorité, non pas les social-démocrates, mais des cliques patriotiques bourgeoises et cléricales, étaient fidèles à l'empereur, etc. Les conditions de leur vie et de leur travail étaient exceptionnellement lourdes. Ils occupaient, par rapport aux ouvriers de Berlin, la même place qu'occupaient chez nous, par exemple, les districts arriérés de l'Oural par rapport aux ouvriers de Pétrograd. Pendant une époque révolutionnaire, il arrive plus d'une fois qu'une partie, la plus opprimée et la plus arriérée, de la classe ouvrière, réveillée pour la première fois par le tonnerre des événements, apporte dans la lutte l'énergie la plus grande et soit prête à lutter à n'importe quelles conditions, sans compter souvent avec les circonstances et avec les possibilités de vaincre, c'est-à-dire, avec les exigences de la stratégie révolutionnaire. Alors que les ouvriers de Berlin et de Saxe, par exemple, après l'expérience des années 1919-1920, sont devenus beaucoup plus circonspects, ce qui comporte des avantages et des inconvénients, les ouvriers de l'Allemagne centrale continuent à manifester énergiquement en faisant des grèves et des démonstrations, en sortant les contremaîtres des ateliers dans des brouettes, en organisant des réunions pendant les heures de travail, etc. Il est évident que ce genre d'action est incompatible avec les tâches sacrées de la République d'Ebert. Rien d'étonnant que cette république conservatrice et policière, dans la personne de son agent de police, le social-démocrate Hoersing, ait décidé de procéder à un certain «épurement», c'est-à-dire de chasser les éléments les plus révolutionnaires, d'arrêter certains communistes, etc.

Le Comité central du Parti Communiste allemand a pensé juste à cette époque (moitié mars) qu'il était nécessaire de faire une politique révolutionnaire plus active. Le parti allemand, s'il vous en souvient, avait été créé un peu avant par la réunion des anciens groupements Spartakistes et de la majorité des Indépendants, et par cela même il a été amené à résoudre pratiquement le problème de l'action de masse. L'idée, suivant laquelle il fallait passer à une politique plus active, était absolument juste. Mais comment s'est-elle exprimée en pratique ? Au même moment où a été publié l'ordre du policier social-démocrate Hoersing qui demandait aux ouvriers ce que leur avait en vain plus d'une fois demandé le gouvernement Kérensky : de ne pas organiser de réunions aux heures de travail, de considérer la propriété des usines comme une chose sacrée, etc., le Comité central du Parti Communiste a lancé un appel à la grève générale pour soutenir les ouvriers de l'Allemagne Centrale. Une grève générale n'est pas une affaire que la classe ouvrière entreprend à la légère, au premier appel du Parti, surtout lorsqu'elle a subi dans le passé une série de défaites, et d'autant plus dans un pays où il y a, à côté d'un Parti Communiste, deux autres partis social-démocrates de masse et où l'organisation syndicale est contre nous. Cependant, si nous étudions l'organe central du Parti Communiste, la Rote Fahne, pendant toute cette période, jour par jour, nous nous apercevons que l'appel à la grève générale n'a pas du tout été préparé. Plus d'une saignée a été faite en Allemagne pendant la révolution, et l'offensive policière contre l'Allemagne Centrale n'a pu par elle-même mettre en branle la classe ouvrière allemande tout entière. Une action sérieuse de masse aurait dû être précédée évidemment d'une agitation large et énergique, avec des mots d'ordre définis visant le même but ; cette agitation aurait pu amener des appels plus décisifs à l'action seulement dans le cas où elle aurait permis de vérifier à quel point les masses en étaient touchées et préparées à avancer sur la route de l'action révolutionnaire. Tel est le principe élémentaire de toute stratégie révolutionnaire et c'est justement ce principe qui n'a pas été pris en considération pendant les événements du mois de mars. Les bataillons de police n'avaient pas eu encore le temps d'atteindre les fabriques et les mines de l'Allemagne Centrale qu'une grève générale y fut en effet déclenchée. J'ai déjà dit que les ouvriers de l'Allemagne Centrale étaient prêts à une lutte immédiate, et l'appel du Comité central fut aussitôt suivi. Mais les choses ne se passèrent nullement de même dans le reste du pays. La situation de l'Allemagne, aussi bien extérieure qu'intérieure, n'était point favorable à ce passage brusque à l'action. Les masses, tout simplement, n'ont pas compris l'appel.

Cependant, certains théoriciens très influents du Parti Communiste d'Allemagne, au lieu d'avouer que l'appel était une faute, ont émis pour l'expliquer la théorie suivant laquelle nous devions, pendant une époque révolutionnaire, faire exclusivement une politique offensive, c'est-à-dire d'attaque révolutionnaire. De cette façon, on présente aux masses l'action du mois de mars comme une offensive. Essayez d'apprécier toute la situation dans son ensemble. En réalité, le premier assaut est donné par le policier social-démocrate Hoersing. Il faut en profiter pour unir tous les ouvriers pour la défense, pour une résistance, pour une contre-attaque même très restreinte. Si les conditions sont propices, si la propagande trouve un écho favorable, on peut passer à une grève générale. Si les événements se développent de plus en plus, si les masses se soulèvent, si l'union entre les travailleurs se raffermit et que leur moral monte, tandis que, dans le camp des adversaires un manque de décision et du désarroi se font observer, alors on peut donner l'ordre de passer à l'offensive. Par contre, si la situation n'est pas favorable, si les conditions et le moral des masses ne se prêtent pas aux mots d'ordre plus décisifs, il faut sonner la retraite, se replier autant que possible en bon ordre sur les positions antérieures, en obtenant ainsi l'avantage d'avoir tâté la masse ouvrière, renforcé son union intérieure et, ce qui est le plus important, d'avoir augmenté l'autorité du Parti qui se sera révélé comme un chef sage dans toutes les situations.

Cependant, que fait le centre directeur du Parti allemand ? Il semble saisir la première occasion et, avant que cette occasion soit connue et comprise des ouvriers, le Comité central lance un appel à la grève générale. Et avant que le Parti ait réussi à soulever les ouvriers de Berlin, de Dresde, de Munich pour soutenir ceux de l'Allemagne Centrale, — et on aurait pu peut-être y parvenir en l'espace de quelques jours, si l'on avait conduit les masses en avant avec énergie, d'après un plan préconçu et sans sauter par-dessus les événements, — avant que le Parti ait accompli ce travail, on proclame que notre action est une offensive... Cela signifiait déjà gâcher l'affaire et paralyser d'avance le mouvement. Il est tout à fait évident que dans cette période de la lutte, l'initiative du mouvement était entièrement entre les mains de l'ennemi. Il fallait exploiter l'élément moral de la défense, il fallait appeler le prolétariat du pays entier au secours des ouvriers de l'Allemagne Centrale. Les formes de ce secours pouvaient, au début, être variées, avant que le Parti pût lancer un mot d'ordre d'action plus général. La tâche de l'agitation consistait à soulever les masses, à concentrer leur attention sur les événements de l'Allemagne Centrale, à briser politiquement la résistance de la bureaucratie ouvrière et à assurer ainsi en fait le caractère général de la grève, comme une base possible pour un développement ultérieur de la lutte révolutionnaire. Et qu'avons-nous eu en échange ? Une minorité révolutionnaire et active du prolétariat a été opposée dans l'action à la majorité, avant que cette majorité ait pu se rendre compte du sens des événements. Le Parti s'étant buté contre la passivité et l'irrésolution de la classe ouvrière, les éléments impatients ont essayé, par-ci par-là, non pas au moyen d'une propagande, mais par des procédés mécaniques, de pousser dans la rue la majorité des ouvriers. Certes, si une majorité des ouvriers est favorable à la grève, elle peut toujours y pousser de force la minorité en fermant les usines et en réalisant par ce moyen la grève générale en fait. C'est arrivé plus d'une fois, et en sera ainsi toujours, et seuls les imbéciles peuvent protester contre de tels procédés. Mais une majorité écrasante de la classe ouvrière ne se rendant pas clairement compte du mouvement, ou bien ne sympathisant pas avec lui, ou ne croyant pas en sa réussite, la minorité, par contre, se lançant en avant et essayant, par des procédés mécaniques, de pousser les ouvriers à la grève, cette minorité impatiente représentée par le Parti, peut se buter contre l'hostilité de la classe ouvrière et se briser la tête[1].

 

La stratégie de la contre-révolution allemande et
les éléments aventuriers de gauche

Etudiez à ce point de vue toute l'histoire de la révolution allemande. En novembre 1918, la monarchie est renversée et le problème de la révolution prolétarienne est mis à l'ordre du jour. En janvier 1919, se déroulent des combats révolutionnaires sanglants de l'avant-garde prolétarienne contre le régime de la démocratie bourgeoise ; ces combats se renouvellent en mars 1919. La bourgeoisie s'oriente rapidement et élabore son plan stratégique : elle bat le prolétariat en le divisant. Les meilleurs chefs de la classe ouvrière : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, tombent. Au mois de mars 1920, après la tentative de coup d'Etat contre-révolutionnaire de Kapp, brisé par une grève générale, une nouvelle insurrection partielle éclate : la lutte armée des ouvriers du bassin de la Ruhr. Le mouvement s'achève par un nouvel échec et en laissant de nouvelles et innombrables victimes. Enfin, au mois de mars 1921, nous avons encore une guerre civile, encore partielle, et une nouvelle défaite.

Lorsque, en janvier et mars 1919, une partie des ouvriers allemands s'était révoltée et avait perdu ses meilleurs chefs, nous souvenant de notre propre expérience, nous avons dit : «Ce sont les journées de juillet du Parti Communiste allemand». Vous vous rappelez tous les journées de juillet à Pétrograd en 1917... Pétrograd a devancé le pays, s'est jeté seul dans la bataille, la province ne l'ayant pas suffisamment soutenu, et il s'est trouvé encore dans l'armée de Kérensky des régiments arriérés pour étouffer le mouvement. Mais à Pétrograd même, la majorité écrasante du prolétariat était déjà avec nous. Les journées de juillet à Pétrograd sont devenues une prémisse de celles du mois d'octobre. Certes , nous avons commis aussi, au mois de juillet, certaines erreurs ; mais nous ne les avons pas érigées en système. Nous avons considéré les combats des mois de janvier et de mars de 1919 comme un «juillet» allemand. Toutefois ce «juillet», en Allemagne, n'a pas été suivi d'un «octobre», mais d'un mars 1920, soit d'une nouvelle défaite, sans même parler de petits échecs partiels et du massacre systématique des meilleurs chefs locaux de la classe ouvrière allemande. Lorsque, dis-je, nous avons vu le mouvement de mars 1920 et ensuite celui de mars 1921, nous n'avons pas pu ne pas dire : non, il y a trop de journées de juillet en Allemagne, nous voulons un «octobre».

Oui, il faut préparer un «octobre» allemand, une victoire de la classe ouvrière allemande. Et c'est ici que les problèmes de la stratégie révolutionnaire se posent devant nous dans toute leur ampleur. Il est parfaitement clair et évident que la bourgeoisie allemande, c'est-à-dire sa clique dirigeante, a poussé sa stratégie contre-révolutionnaire jusqu'au bout : elle provoque certaines fractions de la classe ouvrière, elle les pousse à l'action, elle les isole dans des régions particulières, elle les guette les armes à la main et en visant la tête : les meilleurs représentants de la classe ouvrière. Dans la rue ou dans une chambre de torture, dans un combat ouvert ou lors d'une soi-disant tentative de fuite, par l'arrêt d'une cour martiale ou bien de la main d'une bande illégale périssent des individus, des dizaines, des centaines, des milliers de communistes qui personnifient la plus haute expérience prolétarienne ; c'est une stratégie sévèrement calculée, froidement réalisée et qui s'appuie sur toute l'expérience de la classe au pouvoir.

Et c'est dans ces conditions, quand la classe ouvrière allemande dans son ensemble sent instinctivement qu'on ne pourra pas avoir raison d'un tel ennemi avec des mains désarmées, que l'enthousiasme seul n'y suffit plus, mais qu'on a besoin encore d'un calcul froid, d'une claire vision des choses, d'une préparation sérieuse, et quand elle attend tout cela de son parti, on lui dit d'en haut : notre devoir est de n'appliquer qu'une stratégie offensive, c'est-à-dire d'attaquer à toute occasion car, voyez-vous nous sommes entrés dans une période révolutionnaire. C'est absolument comme si un commandant d'armée avait dit : «Puisque nous avons commencé la guerre, notre devoir est d'attaquer partout et toujours.» Un tel chef serait infailliblement battu, même s'il disposait de forces supérieures... Mieux encore ; il existe des «théoriciens», tels que le communiste allemand Maslow, qui arrivent à dire, à propos des événements de mars, des énormités : «Nos adversaires, dit Maslow, nous font grief, à propos de notre action de mars, de ce que nous considérons comme notre mérite, à savoir de ce que le Parti, en entrant dans la lutte, ne se soit pas posé la question de savoir s'il serait suivi de la classe ouvrière». C'est une citation presque littérale ! Au point de vus des révolutionnaires subjectifs ou bien des socialistes-révolutionnaires de gauche, c'est parfait ; mais au point de vue marxiste, c'est tout simplement monstrueux !

 

Les tendances aventureuses et la IVe Internationale [2]

Notre devoir révolutionnaire nous oblige à entreprendre une offensive contre les Allemands, ont déclaré les socialistes-révolutionnaires de gauche au mois de juillet 1918. Nous serons battus ? Qu'importe ! Notre devoir est de marcher en avant. Les masses ouvrières ne veulent pas ? Eh bien, on peut lancer une bombe contre Mirbach pour forcer les ouvriers russes à continuer la lutte dans laquelle ils doivent infailliblement périr. De tels raisonnements sont très répandus dans le groupement dit Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne (K.A.P.D.). C'est un petit groupe de socialistes-révolutionnaires prolétariens de gauche. Nos S.-R. de gauche recrutent, ou plutôt ont recruté, leurs partisans principalement parmi les intellectuels et les paysans ; telle est leur caractéristique sociale ; mais leurs méthodes politiques sont les mêmes : c'est un révolutionnaire hystérique, prêt à chaque moment à appliquer des mesures et des méthodes extrêmes sans compter avec les masses et avec la situation générale ; c'est l'impatience au lieu du calcul ; c'est une ivresse due à la phraséologie révolutionnaire ; tout cela caractérise aussi pleinement le Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne. Au Congrès , un des orateurs qui parlait au nom de ce parti, s'est exprimé en substance de la façon suivante : «Que voulez-vous, la classe ouvrière d'Allemagne est imbue (il a même dit verseucht, c'est-à-dire «empestée») d'une idéologie de philistins, de bourgeois, de petits-bourgeois ; que voulez-vous qu'on en fasse ? Vous ne la pousserez pas dans la rue autrement qu'en ayant recours à un sabotage économique... «Et lorsqu'on lui avait demandé ce que cela signifiait, il expliqua : «A peine les ouvriers commencent-ils à vivre un peu mieux, qu'ils se tranquillisent et ne veulent plus de révolution ; mais lorsque nous troublons le mécanisme de la production, quand nous faisons sauter les fabriques, les usines, les voies ferrées, etc., la situation de la classe ouvrière empire, et par conséquent elle devient plus apte à la révolution.» N'oubliez pas que ceci est dit par un représentant d'un parti «ouvrier». Mais c'est d'un scepticisme absolu !.. Il s'ensuit, si nous appliquons le même raisonnement à la campagne, que les paysans le plus conscients de l'Allemagne doivent incendier leurs villages, lancer le coq rouge à travers le pays entier, pour révolutionner ainsi les habitants des campagnes. On ne peut ne pas rappeler ici que, pendant la première période du mouvement révolutionnaire en Russie, vers 1860, lorsque les révolutionnaires intellectuels étaient encore incapables de toute action, enfermés qu'ils étaient dans leurs petits cénacles, et qu'ils se butaient continuellement à la passivité des masses ouvrières, c'est alors que certains groupements, tels les partisans de Netchaïeff, ont été amenés à penser que le feu et les incendies constituaient un véritable élément révolutionnaire de l'évolution politique russe... Il est tout à fait clair qu'un tel sabotage, dirigé, par son essence même, contre la majorité de la classe ouvrière, constitue un moyen anti-révolutionnaire qui crée un conflit entre la classe ouvrière et un parti «ouvrier» dont le nombre des membres est d'ailleurs difficile à déterminer ; il ne dépasse pas toujours 3 ou 4 dizaines de mille, tandis que le Parti Communiste Unifié compte, comme vous le savez, environ 400.000 adhérents.

Le Congrès a mis à son ordre du jour la question du K.A.P.D. dans toute son acuité en demandant à cette organisation de convoquer, dans un délai de trois mois, un Congrès et de s'unir avec le Parti Communiste Unifié, ou bien de se placer définitivement en dehors de l'Internationale Communiste. Il y a tout lieu de croire que le K.A.P.D., tel qu'il est représenté par ses chefs actuels, aventuriers et anarchistes, ne se soumettra pas à la décision de l'Internationale et, se trouvant ainsi en dehors d'elle, essayera, probablement, avec d'autres éléments «extrémistes de gauche», de former une IVe Internationale. Notre camarade Kollontaï a soufflé, au cours de notre Congrès, un peu dans la même petite trompette. Ce n'est un secret pour personne que notre Parti constitue pour le moment le levier de l'Internationale Communiste. Cependant la camarade Kollontaï a présenté l'état de choses dans notre Parti de telle façon qu'il pourrait sembler que les masses ouvrières, avec la camarade Kollontaï en tête, seront obligées, un mois plus tôt ou plus tard, de faire une «troisième révolution» afin d'établir un «véritable» régime des soviets. Mais pourquoi une troisième et non pas une quatrième, puisque la troisième révolution faite au nom d'un «véritable» régime des soviets a eu déjà lieu au mois de février à Cronstadt ?.. Il y a encore des extrémistes de gauche en Hollande. Peut-être y en a-t-il encore dans d'autres pays. Je ne sais pas s'ils ont été tous pris en considération. Toujours est-il que leur nombre n'est pas extraordinaire et c'est le péril de devenir très nombreuse qui menacerait le moins la Quatrième Internationale, si par hasard elle était fondée. Certainement ce serait dommage de perdre même un petit groupement de bons militants ouvriers se trouvant, sans aucun doute, dans leur nombre. Mais si cette scission des sectaires doit s'accomplir, nous aurons dans le plus proche avenir non seulement l'Internationale 2 1/2 à notre droite, mais encore l'Internationale n°4, à notre gauche, dans laquelle le subjectivisme, l'hystérie, l'esprit d'aventure et la phraséologie révolutionnaire seront représentés dans leur forme la plus achevée. Nous aurons ainsi un épouvantail «de gauche» dont nous nous servirons pour enseigner la stratégie à la classe ouvrière. Chaque chose, comme vous voyez, a ainsi deux côtés : l'un positif et l'autre négatif.

 

Les erreurs des gauches et l'expérience russe

Cependant, à l'intérieur même du Parti Communiste Unifié, il y avait des tendances antimarxistes qui se sont fait jour d'une façon assez frappante en mars et après mars. J'ai déjà cité l'article étonnant de Maslow. Mais Maslow n'est pas seul. On publie à Vienne un journal, Communismus, organe de l'Internationale Communiste en langue allemande. Dans la livraison de juin de cette revue, nous trouvons un article qui étudie la situation dans l'Internationale et dans lequel nous lisons en substance ceci : «Le trait principal de la période révolutionnaire actuelle est que nous devons dans des combats partiels, même purement économiques, tels que les grèves, lutter les armes à la main. «Voici, camarades, une stratégie à l'envers !.. Pendant que la bourgeoisie nous provoque pour des combats partiels et sanglants, certains de nos stratèges veulent faire une règle de ce genre de bataille. N'est-ce pas monstrueux ? La situation objective en Europe est profondément révolutionnaire. La classe ouvrière le sent, et pendant toute cette période d'après-guerre, elle s'est jeté en avant pour lutter contre la bourgeoisie. Mais elle n'a nulle part obtenu la victoire, sauf en Russie. C'est alors qu'elle a commencé à comprendre qu'elle avait devant elle une tâche difficile et elle s'est mise à forger une arme pour la victoire : le Parti Communiste. Ce dernier a fait sur ce chemin, en Europe, au cours de cette dernière année, des pas de sept lieues. Nous avons maintenant de vrais partis communistes de masse en Allemagne, en France, en Tchéco-slovaquie, en Yougo-Slavie, en Bulgarie... Une poussée énorme ! En quoi consiste notre tâche la plus proche ? Elle consiste en ce que les partis conquièrent dans le plus bref délai la majorité des ouvriers industriels et une grand partie des ouvriers agricoles, et même les paysans pauvres, comme nous les avons conquis avant le mois d'octobre ; d'ailleurs, sans cette conquête, nous n'aurions pas eu notre victoire d'octobre. Cependant certains stratégistes à la manque disent que, l'époque étant maintenant révolutionnaire, notre devoir est de mener la lutte à chaque occasion, même une lutte partielle, avec des méthodes de révolte armée. Mais la bourgeoisie ne demande que cela ! Au moment où le Parti Communiste se développe avec une rapidité extraordinaire et étend de plus en plus ses ailes au-dessus de la classe ouvrière tout entière, la bourgeoisie provoque la partie la plus impatiente et la plus combative des ouvriers à une lutte prématurée, sans l'appui de la grande masse ouvrière, afin de battre le prolétariat en le fractionnant et de saper ainsi sa foi dans sa capacité de victoire sur la bourgeoisie. Dans ces conditions, la théorie de l'offensive continue et des luttes partielles menées avec les méthodes de révolte armée, est de l'eau pour le moulin de la contre-révolution. Voici pourquoi, au IIIe Congrès, le Parti russe, soutenu par tous les éléments les plus mûrs, a dit d'une voix ferme aux camarades de l'aile gauche : «Vous êtes des révolutionnaires excellents, vous allez vous battre et mourir pour le communisme, mais cela ne suffit point. Ce n'est pas assez que de se battre, il faut vaincre !» Et pour cela, il faut mieux apprendre l'art de la stratégie révolutionnaire.

Je pense, camarades, que la marche réelle de la révolution prolétarienne en Russie et, jusqu'à un certain point en Hongrie, est une des causes les plus sérieuses de la sous-estimation des difficultés de la lutte révolutionnaire et de la victoire en Europe. Nous avons eu chez nous, en Russie, une bourgeoisie historiquement arriérée, politiquement débile, assujettie au capital européen et ayant de faibles racines politiques dans le peuple russe. D'autre part, nous avons eu un parti révolutionnaire avec un long passé de travail souterrain, éduqué et trempé dans les combats et qui a profité consciemment de toute l'expérience de la lutte révolutionnaire européenne et universelle. L'état des paysans russes, par rapport à la bourgeoisie et au prolétariat, le caractère et l'état d'esprit de l'armée russe après la débâcle militaire du tsarisme, tout cela a rendu la révolution d'octobre inévitable et a énormément facilité la victoire révolutionnaire (bien que cela ne nous ait pas libérés des difficultés ultérieures, mais, au contraire, les ait préparées dans des proportions gigantesques). Vu la facilité relative de la révolution d'octobre, la victoire du prolétariat russe n'est pas apparue, aux milieux dirigeants des ouvriers européens, dans une mesure suffisante, comme un problème politique et stratégique et n'a pas été suffisamment bien comprise.

L'essai suivant pour s'emparer du pouvoir a été fait par le prolétariat, sur une moindre échelle mais plus près de l'Europe occidentale, en Hongrie. Là, les conditions étaient telles que le pouvoir est tombé entre les mains des communistes presque sans aucune lutte révolutionnaire. Par cela même les problèmes de la stratégie révolutionnaire, au mouvement de la lutte pour le pouvoir, ont été réduits, naturellement, au minimum.

D'après l'expérience de la Russie et de la Hongrie, non seulement les masses ouvrières, mais aussi les partis communistes des autres pays, ont compris avant tout que la victoire du prolétariat était inévitable et ils sont passés ensuite à l'étude directe des difficultés qui découlent d'une victoire de la classe ouvrière. Mais en ce qui concerne la stratégie de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir, elle semblait très simple et, pour ainsi dire, compréhensible d'elle-même. Ce n'est pas pur hasard si certains camarades hongrois éminents, ayant bien mérité de l'Internationale, font montre d'une tendance à une simplification excessive des problèmes de la tactique prolétarienne à l'époque révolutionnaire, en remplaçant cette tactique par un appel à l'offensive.

Le IIIe Congrès a dit aux communistes de tous les pays : la marche de la révolution russe est un exemple historique très important, mais ce n'est nullement une règle politique. Et encore : seul un traître peut nier la nécessité d'une offensive révolutionnaire ; mais seul un simple d'esprit peut réduire à l'offensive toute la stratégie révolutionnaire.

 

Causes de force et de faiblesse du Parti Communiste français

Nos débats sur la politique du Parti Communiste Français ont été moins orageux que ceux que nous avons eu au sujet de la politique allemande, du moins au Congrès lui-même ; mais, dans les séances du Comité Exécutif, une discussion assez violente eut lieu une fois, lors de l'étude des problèmes du mouvement ouvrier français. Le Parti Communiste français fut créé sans secousses intérieures et extérieures comme celles qui ont accompagné la fondation du Parti allemand. C'est pour cette raison que les tendances centristes et les vieilles méthodes du socialisme parlementaire sont, sans doute, encore si enracinées dans le Parti français. Le prolétariat français n'a pas eu à mener, dans son passé le plus récent, une lutte révolutionnaire qui eût ranimé ses vieilles traditions révolutionnaires. La bourgeoisie française est sortie victorieuse de la guerre, ce qui lui a permis jusqu'à ce dernier temps, aux dépens de l'Allemagne qu'elle pillait, de faire de temps en temps quelques libéralités aux fractions privilégiées de la classe ouvrière. C'est à peine si une lutte révolutionnaire de classe commence en France. Avant de se lancer dans une bataille sérieuse, le Parti Communiste Français a la possibilité d'étudier et d'utiliser l'expérience révolutionnaire de la Russie et de l'Allemagne. Il suffit de rappeler que la guerre civile a battu son plein en Allemagne lorsque les communistes étaient représentés à peine par une poignée de Spartakistes, alors qu'aucune lutte révolutionnaire ouverte n'ayant encore eu lieu après la guerre en France, le Parti Communiste a déjà réuni dans ses rangs 120.000 ouvriers. Si nous faisons entrer dans la ligne de compte, en France, les syndicalistes révolutionnaires qui ne «reconnaissent» pas le Parti tout en soutenant la lutte pour la dictature du prolétariat, si nous nous rappelons que l'organisation du prolétariat n'a jamais été, en France, aussi forte qu'en Allemagne, il sera clair que ces cent vingt mille communistes organisés valent pour la France non pas moins, mais peut-être plus que quatre cent mille pour l'Allemagne. Cela nous semble d'autant plus vrai que nous voyons en Allemagne, à droite de ces quatre cent mille, les partis des Indépendants et des social-démocrates qui comptent ensemble beaucoup plus de membres et de partisans que n'en ont les communistes, tandis qu'en France il n'existe à droite des communistes qu'un groupe insignifiant de dissidents, partisans de Longuet et de Renaudel. Dans le mouvement syndical français le rapport numérique des forces est en général, sans aucun doute, plus favorable à l'aile gauche. Par contre, le rapport général des puissances de classe en Allemagne est certainement favorable à une révolution victorieuse. En d'autres termes, la bourgeoisie en France s'appuie encore, dans une grande mesure, sur sa propre organisation : sur l'armée, sur la police, etc., en Allemagne, elle s'appuie principalement sur la social-démocratie et sur la bureaucratie syndicale. Le Parti Communiste français a toute possibilité de prendre en mains, totalement et sans partage, la direction du mouvement ouvrier, avant que les événements décisifs ne soient arrivés. Mais il est nécessaire à cette fin, que le communisme français se débarrasse définitivement de vieilles habitudes et des imprécisions, beaucoup plus répandues en France que partout ailleurs. Le Parti français a besoin d'une attitude plus décidée en face des événements, d'une propagande plus énergique et plus intransigeante dans le ton et dans son caractère, d'une attitude plus sévère envers toutes les manifestations de l'idéologie démocratique et parlementaire, de l'individualisme intellectuel, de l'arrivisme d'avocats. En critiquant la politique du parti français, au sein du Comité Exécutif de l'I.C., on a dit que le parti avait commis de telles et telles erreurs, que les députés communistes parfois «causaient» trop dans le parlement avec leurs adversaires bourgeois, au lieu de s'adresser par-dessus leur tête aux masses ; que la presse du parti devait parler une langue plus claire, plus rude au point de vue révolutionnaire, afin que les ouvriers français les plus opprimés et les plus abattus, y entendissent un écho de leurs souffrances, de leurs revendications et de leurs espérances. Pendant ces débats, un jeune camarade français monta à la tribune et, dans un discours passionné, approuvé par une partie de l'Assemblée, critiqua la politique du parti à tout autre point de vue. — «Lorsque le gouvernement français, dit ce représentant des Jeunesses, a eu l'intention d'enlever aux Allemands le bassin de la Ruhr, au début de cette année, et a mobilisé la classe 19, le Parti n'a pas appelé les mobilisés à la résistance et a prouvé ainsi sa faiblesse». — A quel genre de résistance ? avons-nous demandé. — «Le Parti n'a pas appelé la classe 19 à ne pas se soumettre à l'ordre de mobilisation». — Que comprenez-vous par cette insoumission ? avons-nous encore demandé. Ne pas se soumettre, cela veut-il dire ne pas se présenter volontairement à la caserne et attendre qu'un gendarme ou un policier vienne vous chercher ? ou bien cela veut-il dire une résistance active, les armes à la main, contre le gendarme et le policier ? Ce jeune camarade, qui avait fait sur nous tous une excellente impression, s'écria aussitôt : «Certainement, il faut aller jusqu'au bout, résister les armes à la main»... C'est alors que nous avons vu à quel point les idées sur la tactique révolutionnaire de certains camarades étaient confuses et obscures. Nous nous mîmes alors à discuter avec notre jeune contradicteur : Vous avez maintenant en France, sous le drapeau tricolore de l'armée impérialiste, plusieurs classes. Votre gouvernement trouve nécessaire d'en appeler encore une, les jeunes gens de 19 ans. Cette classe compte dans le pays 200.000 hommes environ, dont, admettons-le, 3 ou 5.000 communistes. Ils sont dispersés un peu partout ; soit dans les campagnes, soit dans les villes. Admettons pour un instant que le Parti les appelle en effet à résister, les armes à la main. J'ignore combien d'agents de la bourgeoisie seront tués à cette occasion ; par contre, il n'est pas douteux que tous les communistes de la classe 19 seront tirés de la masse des recrues et anéantis. Pourquoi n'appelez-vous pas alors les autres classes, qui se trouvent déjà sous les drapeaux, à organiser une révolte ? Elles sont pourtant réunies dans les rangs de l'armée et possèdent les fusils ? Parce que vous comprenez évidemment que l'armée ne tirera pas sur les contre-révolutionnaires aussi longtemps que la classe ouvrière, dans sa majorité, ne sera pas prête en fait à lutter pour le pouvoir, autrement dit, aussi longtemps que la révolution prolétarienne n'aura pas éclaté. Comment alors pouvez-vous demander que la révolution soit faite, non pas par la classe ouvrière dans son ensemble, mais seulement par la classe 19 ? Si le Parti Communiste admettons-le pour un instant, avait donné un tel ordre, cela équivaudrait à faire un beau cadeau à Millerand, à Briand, à Barthou, à tous ces candidats au rôle d'étrangleurs de l'insurrection prolétarienne. Car il est tout à fait évident que la partie la plus ardente de la jeunesse ayant été anéantie, la partie plus arriérée de la classe ouvrière serait terrorisée, le Parti serait isolé et son influence détruite pour des mois, sinon pour des années. Par de telles méthodes, c'est-à-dire en appliquant avec trop d'impatience les formes les plus aiguës de la lutte révolutionnaire, dans les conditions qui ne sont pas encore mûres pour une rencontre décisive, on ne peut atteindre que des résultats négatifs et on doit aboutir à un avortement plutôt qu'à un accouchement révolutionnaire.

La tentative de grève générale du mois de mai 1920 présente l'exemple classique d'un appel d'une action de masse, appel qui n'a pas du tout été préparé. Comme l'on sait, l'idée de cette grève a été «soutenue», d'une façon traîtresse, par les syndicalistes réformistes. Leur but était de ne pas laisser échapper le mouvement de leurs mains et de lui tordre d'autant plus facilement le cou, à la première occasion. Ils ont pleinement réussi. Restés que fidèles à leur propre nature. On n'en pouvait attendre rien d'autre. Cependant, de l'autre côté, les syndicalistes révolutionnaires et les communistes n'ont nullement préparé le mouvement. L'initiative en a été donnée par le syndicat des cheminots dont s'étaient emparés, pour la première fois, des éléments de gauche, Monmousseau à leur tête. Avant d'avoir eu le temps de se renforcer un peu et de s'assurer les positions nécessaires, avant de s'être orientés, comme il fallait, dans la situation, ils se sont empressés d'appeler les masses à une action décisive, avec des mots d'ordre imprécis et confus, «soutenus» traîtreusement par la droite. Sous tous les rapports, ce fut une attaque non préparée. Les résultats sont connus : une minorité peu importante seule est entrée en mouvement, les collaborationistes ont empêché le développement de la grève, la contre-révolution a exploité la faiblesse évidente des gauches et renforcée extraordinairement sa propre position.

Dans l'action, une pareille improvisation à la légère est inadmissible. Il faut apprécier avec beaucoup plus de sérieux la situation, il faut préparer le mouvement avec opiniâtreté, avec énergie, avec esprit de suite sous tous les rapports, afin de le mener ensuite, avec fermeté et décision, jusqu'au bout. Mais, à cette fin, il faut avoir un parti communiste, gardien fidèle de l'expérience prolétarienne dans tous les domaines de la lutte. Certes, la seule présence du parti ne nous met pas encore à l'abri des erreurs, mais l'absence du parti, l'absence de cette avant-garde directrice, rend les erreurs inévitables, en transformant toute la lutte en une série d'improvisations, d'expériences empiriques et d'aventures.

 

Le communisme et le syndicalisme en France

Les rapports du Parti Communiste avec la classe ouvrière en France, sont, comme je l'ai déjà dit, plus favorables qu'en Allemagne. Mais l'influence politique du parti sur la classe ouvrière, qui a beaucoup augmenté grâce à un coup de barre à gauche, n'a pas encore en France une forme assez définie, surtout au point de vue de l'organisation. Cela apparaît surtout clairement en ce qui concerne la question syndicale.

En France, les syndicats représentent, dans une mesure beaucoup moindre qu'en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, une organisation qui devrait embrasser des millions d'ouvriers. Mais en France aussi, le nombre des ouvriers syndiqués a augmenté énormément au cours de ces dernières années. Les relations entre le Parti et la classe ouvrière trouvent avant tout leur expression dans l'attitude du parti envers les syndicats. Déjà cette simple façon de poser la question, nous montre à quel point est injuste, anti-révolutionnaire et dangereuse, la théorie de la soi-disant neutralité, de la pleine «indépendance» des syndicats envers le Parti, etc. Si les syndicats sont, par leur tendance même, une organisation de la classe ouvrière dans son ensemble, comment cette classe ouvrière peut-elle garder une neutralité par rapport au Parti ou bien en être «indépendante» ? Mais cela équivaudrait à une neutralité, c'est-à-dire à sa pleine indifférence envers la révolution elle-même ! Et pourtant, en ce qui concerne ce problème fondamental, le mouvement ouvrier français manque de la clarté nécessaire et la même clarté fait défaut au Parti lui-même.

La théorie de la division du travail, pleine et absolue, entre le Parti et les syndicats et de leur indépendance mutuelle est, sous cette forme extrême, par excellence, le produit de l'évolution politique française. Le plus pur opportunisme gît à la base de cette théorie. Aussi longtemps qu'une aristocratie ouvrière, organisée dans les syndicats, conclut des contrats collectifs et que le parti socialiste défend des réformes au Parlement, une division du travail et une neutralité mutuelle sont encore plus ou moins possibles. Mais aussitôt que la vraie masse prolétarienne entre dans la lutte et que le mouvement commence à prendre un caractère vraiment révolutionnaire, le principe de neutralité dégénère en une scolastique réactionnaire. La classe ouvrière ne peut vaincre que si elle a, à sa tête une organisation qui représente son expérience historique vivante, généralisée au point de vue de la théorie, et qui dirige pratiquement toute la lutte. Grâce à la signification même de sa tâche historique, le Parti ne peut renfermer dans ses rangs que la minorité la plus consciente et la plus active de la classe ouvrière ; par contre, les syndicats cherchent à organiser la classe ouvrière dans son ensemble. Celui qui admet que le prolétariat a besoin d'une direction politique de son avant-garde organisée en Parti Communiste, admet par cela même, que le Parti doit devenir une force dirigeante à l'intérieur des syndicats, c'est-à-dire au sein des organisations de masse de la classe ouvrière. Et cependant il existe dans le Parti français des camarades qui n'ont pas appris cette vérité élémentaire et qui, tel Verdier par exemple, luttent avec intransigeance pour prémunir les syndicats contre toute influence du Parti. Il est clair que tels camarades ne sont entrés dans le parti que par un malentendu, un communiste qui nie les problèmes et les devoirs du Parti Communiste par rapport aux syndicats n'étant pas communiste.

Il va sans dire que cela ne signifie nullement une subordination des syndicats au Parti, soit extérieure, soit au point de vue de l'organisation. Au point de vue de l'organisation, les syndicats sont indépendants. Le Parti jouit, à l'intérieur des syndicats, de l'influence qu'il a conquise par son travail, par son action spirituelle, par son autorité. Mais, par cela même, nous affirmons que le Parti a le devoir d'augmenter autant que possible, son influence à l'intérieur des syndicats, de se poser toutes les questions inhérentes au mouvement syndical, d'y donner des réponses claires et de faire prévaloir son point de vue par l'intermédiaire des communistes qui travaillent dans les syndicats, sans porter la moindre atteinte à leur autonomie au point de vue de leur organisation.

Vous n'ignorez pas que la tendance connue sous le nom de syndicalisme révolutionnaire exerçait une influence considérable à l'intérieur des syndicats. Le syndicalisme révolutionnaire, tout en ne reconnaissant pas le Parti, n'était au fond lui-même qu'un parti anti-parlementaire de la classe ouvrière. La fraction syndicaliste menait toujours une lutte énergique pour son influence sur les syndicats et ne reconnaissait jamais la neutralité ou l'indépendance de ces derniers, en ce qui concerne la théorie et la pratique de la fraction syndicaliste. Si nous faisons abstraction des erreurs théoriques et des tendances extrémistes du syndicalisme français et ne considérons que son essence révolutionnaire, il n'est pas douteux que cette essence n'ait trouvé son plein développement justement dans le communisme.

Le noyau du syndicalisme révolutionnaire en France a été constitué par les hommes groupés autour de la Vie Ouvrière. J'ai eu d'intimes contacts avec ce groupe pendant la guerre. Monatte et Rosmer en constituaient le centre ; à leur droite se plaçaient Merrheim et Dumoulin. Les deux derniers sont devenus ensuite des renégats. Rosmer a passé, à la suite d'une évolution naturelle, du syndicalisme révolutionnaire au communisme. Monatte garde jusqu'à présent une position peu définie et, après le IIIe Congrès de l'Internationale et celui des syndicats rouges, il a fait un pas qui m'inspire de sérieuses inquiétudes. Avec Monmousseau, secrétaire du syndicat des cheminots, Monatte a publié une protestation contre la résolution de l'Internationale Communiste sur le mouvement syndical et a refusé d'adhérer à l'Internationale Rouge des syndicats. Il faut dire que le texte même de la protestation de Monatte et de Monmousseau présente le meilleur argument contre leur position indéfinie ; Monatte y déclare qu'il quitte l'Internationale syndicale d'Amsterdam à cause de son union étroite avec la IIIe Internationale. C'est très juste. Mais le fait même que la majorité écrasante des syndicats soit liée ou avec la IIe Ou avec la IIIe Internationale, nous prouve parfaitement qu'il n'existe pas, qu'il ne peut pas exister de syndicat neutre et apolitique en général et surtout pendant une époque révolutionnaire. Celui qui quitte Amsterdam sans adhérer en même temps à Moscou, risque de créer une Internationale syndicale 2 1/2 .

Je compte fermement que ce triste malentendu sera dissipé, et que Monatte prendra sa place là où le porte tout son passé : dans le Parti Communiste français et dans l'Internationale de Moscou.

Elle est tout à fait compréhensible et juste, cette attitude prudente et adoucie que garde le Parti Communiste Français à l'égard des syndicalistes révolutionnaires, en cherchant un rapprochement avec eux. Mais, par contre, nous ne comprenons nullement cette indulgence avec laquelle le Parti tolère une opposition à la politique de l'Internationale Communiste de la part de ses propres membres, tels que Verdier. Monatte représente la tradition du syndicalisme révolutionnaire, Verdier ne représente que la confusion.

Cependant, plus haut que ces questions de groupements et de personnalités, se place le problème de l'influence dirigeante du Parti sur les syndicats. Sans porter la moindre atteinte à leur autonomie, qui est déterminée entièrement par la nécessité d'un travail pratique courant, le Parti doit toutefois en finir, dans ce domaine des plus importants, avec les discussions et les hésitations et prouver en fait à la classe ouvrière française qu'elle possède enfin un parti révolutionnaire qui dirige la lutte de classe dans tous les domaines. Sous ce rapport, les résolutions du IIIe Congrès, quels que soient les troubles et les conflits temporaires qu'elles pourront provoquer au cours des mois prochains, auront une influence immense et au plus haut degré féconde sur toute la marche ultérieure du mouvement ouvrier français. C'est seulement sur la base de ces résolutions que seront établies les relations régulières entre le Parti et la classe ouvrière, sans lesquelles aucune révolution victorieuse du prolétariat n'est possible.

 

Pas de coup de barre à droite,
mais une préparation sérieuse à la conquête du pouvoir

Je ne parlerai pas des partis communistes des autres pays, le but de mon rapport n'étant nullement de caractériser toutes les organisations appartenant à l'Internationale Communiste. J'ai voulu seulement, camarades, exposer les lignes fondamentales de sa politique, telles qu'elles ont été développées et définies par notre dernier Congrès. C'est pourquoi j'ai caractérisé les partis qui ont le plus contribué à établir la ligne tactique de l'Internationale pour le plus proche avenir.

Point n'est besoin de dire que le Congrès n'a pas proposé d' «interrompre», comme l'avaient craint sans fondement, certains camarades de gauche, la lutte contre les centristes et les demi-centristes. Toute la lutte de l'Internationale Communiste avec le régime capitaliste se bute avant tout à ces obstacles réformistes et collaborationistes. Il faut que nous nous en rendions maîtres avant tout. D'autre part, il est impossible de combattre les Internationales 2 et 2 1/2 , sans avoir débarrassé nos propres rangs communistes des tendances et de l'esprit centristes. Cela est incontestable[3].

Au même moment où Kurt Geyer constate un adoucissement de la discorde entre les communistes et les indépendants, les indépendants, avec beaucoup plus de fondement, en constatent un autre entre eux et les social-démocrates. Que si l'on voulait en tirer toutes les conclusions nécessaires, cela nous donnerait le programme d'un rétablissement de la vieille social-démocratie telle qu'elle était avant le mois d'août 1914, avec toutes les conséquences que cela comporte. Si nous répudions toute adaptation dogmatique de la révolution aux conditions telles qu'elles se peuvent présenter au cours des semaines et des mois les plus proches, — ce qui conduit pratiquement aux tendances putschistes, — nous restons fidèles, dans notre lutte contre le putschisme, à notre tâche fondamentale : former un Parti Communiste révolutionnaire actif, irréductible, qui s'oppose à tous les groupements prolétariens, réformistes et centristes. Kurt Geyer repousse dogmatiquement la révolution dans un lointain indéfini et il en tire des conclusions dans le sens d'un rapprochement avec les centristes. Il y a tout lieu de craindre que cette «perspective» ne conduise Geyer et ceux qui partagent ses idées beaucoup plus loin qu'ils ne le croient aujourd'hui eux-mêmes.

Mais ce combat à droite qui est une partie de notre lutte fondamentale avec la société bourgeoise, nous ne pouvons le mener avec succès qu'à condition de vaincre, dans le plus bref délai, les erreurs de gauche provenant du manque d'expérience et de l'impatience, et qui prennent parfois la forme de dangereuses aventures. Le IIIe Congrès a accompli dans ce sens un grand travail d'éducation qui l'a transformé, comme je l'ai dit déjà dit, en une école supérieure, en une académie de stratégie révolutionnaire.

Martov, Otto Bauer et autres stratèges en chambre de la bourgeoisie parlent, à propos de nos résolutions, d'une décomposition du communisme, d'une débâcle de la IIIe Internationale, etc. Ces discours ne méritent en théorie que le mépris. Le communisme n'est pas et n'a jamais été un programme dogmatique de révolution établie suivant les dates du calendrier. Le communisme constitue une armée prolétarienne vivante, active, grandissante, qui manoeuvre et qui, au cours de son travail, se rend compte des conditions changeantes de la lutte, vérifie ses armes, les aiguise de nouveau quand elles se sont émoussées et soumet toute son action à la nécessité de préparer le renversement, par la révolution, du régime bourgeois.

Le fait que nous nous sommes occupés, au IIIe Congrès, si attentivement, si intensément et si concrètement des problèmes de tactique, constitue par lui-même un grand pas en avant : il prouve que la IIIe Internationale est sortie de la période de formation au point de vue des idées et de l'organisation et qu'elle s'est placée, comme une organisation vivante et dirigeante de masse, en face des problèmes de l'action révolutionnaire directe.

Si quelqu'un de nos camarades plus jeunes et moins expérimentés qui sont présents ici, avait tiré de mon rapport une conclusion pessimiste dans ce sens que la situation de l'Internationale n'est pas favorable et qu'il est difficile de vaincre la bourgeoisie à cause des conceptions et des méthodes erronées qui règnent encore dans les partis communistes, il aurait fait une conclusion foncièrement fausse. Pendant une période de changements brusques de la politique mondiale, pendant une période de secousses mondiales profondes, en un mot pendant la période révolutionnaire dans laquelle nous vivons, l'éducation des partis révolutionnaires se fait avec une rapidité extraordinaire, surtout à condition qu'ils échangent mutuellement leurs expériences, qu'ils se contrôlent mutuellement et qu'ils se soumettent à une direction centralisée, commune, dont notre Internationale est l'expression. N'oublions pas que les partis communistes les plus puissants en Europe, ne comptent littéralement que quelques mois d'existence. A notre époque, un mois vaut une année et parfois même deux lustres.

Bien que j'ai appartenu, pendant ce Congrès, à l'aile soi-disant «droite» et que j'aie participé à la critique de la gauche soi-disant révolutionnaire qui, comme j'ai essayé de le montrer, est très dangereuse pour le développement réel de la révolution prolétarienne, je n'en suis pas moins sorti de ce Congrès beaucoup plus optimiste que je n'y étais entré. Les impressions que j'ai tirées de l'échange de vues avec les délégués des partis frères de l'Europe et du monde entier, peuvent être résumées comme suit : au cours de l'année passée, l'Internationale Communiste a fait un énorme pas en avant, aussi bien au point de vue des idées qu'à celui de l'organisation.

Le Congrès n'a pas donné et ne pouvait donner le signal d'une offensive générale. Il a défini la tâche des partis communistes comme une tâche de préparation à l'offensive et, avant tout, comme une tâche de conquête spirituelle de la majorité des travailleurs des villes et des campagnes. Cela ne veut nullement dire que la révolution soit «différée» d'une série d'années indéfiniment longue. En aucune façon : nous précipitons la révolution et surtout nous assurons sa victoire par une préparation soignée, profonde et complète.

Certes, on ne peut en aucun sens ramener au même dénominateur la politique révolutionnaire de la classe ouvrière et l'action militaire de l'Armée Rouge ; cela nous le savons, et il est tout particulièrement «risqué» pour moi de puiser même une comparaison dans ce domaine, vu le danger presque traditionnel pour moi d'être soupçonné de penser en «militariste». Des Cunow allemands et des Martow russes ont décidé depuis longtemps que je tendais à remplacer la politique et l'économie de la classe ouvrière par un «ordre» transmis au moyen d'un «appareil» militaire ; cependant après avoir pris mes précautions, grâce à cette petite préface, je risque une comparaison militaire qui ne me paraît pas inutile pour éclairer aussi bien la politique révolutionnaire du prolétariat, que l'action de l'Armée Rouge...

Lorsque, sur un de nos fronts innombrables, force nous fut de nous préparer aux opérations décisives, nous y envoyions avant tout des régiments frais, des communistes mobilisés par le parti, des munitions, etc. Sans moyens matériels suffisants, il ne pouvait pas être évidemment question d'une lutte résolue avec Koltchak, Dénikine, Wrangel ou autres.

Mais voici que les conditions matérielles pour une action décisive sont plus ou moins réalisées. Arrivés sur le front, nous apprenons que le haut commandement a décidé d'entreprendre une attaque générale, admettons le 5 mai, c'est-à-dire par exemple dans trois jours. A la réunion du Soviet Militaire Révolutionnaire du front, dans son Etat-Major, dans son département politique, nous nous mettons à étudier les conditions décisifs qui se préparent. Nous apprenons que nous avons une certaine supériorité quant au nombre des baïonnettes, des sabres et des canons, que par contre l'adversaire dispose d'une aviation supérieure à la nôtre, mais qu'en général les avantages matériels sont de notre côté. Les soldats sont plus ou moins chaussés et habillés, nos lignes de communication sont assurées. Ainsi l'affaire se présente de ce côté assez favorablement. — «Et comment avez-vous fait la propagande avant l'attaque ? Pendant combien de temps l'avez-vous faite ? Dans quelle forme et avec quels mots d'ordre ? Combien de communistes ont été envoyés dans les détachements pour diriger la propagande ? Montrez-nous vos proclamations, vos tracts, les articles de vos journaux du front, vos affiches et vos caricatures. Chaque soldat de votre armée, de votre front, sait-il qui est Wrangel, avec qui il est lié, qui se trouve derrière lui et où il prend son artillerie et ses avions ? «— Nous recevons des réponses insuffisamment claires. Certainement, on a fait une propagande ; on a donné aussi aux soldats des explications concernant Wrangel. Mais certains régiments ne sont arrivés que la veille ou l'avant-veille du centre et des autres fronts et on n'a aucun renseignement précis sur leur moral et leur esprit politique. — «Comment avez-vous distribué ces quelques milliers de communistes, mobilisés par le parti, entre les divisions et les régiments ? Avez-vous compté avec leur caractère et avec la composition de chaque détachement particulier, en y envoyant des éléments communistes ? Avez-vous fait le travail nécessaire préalable avec les communistes eux-mêmes ? Avez-vous expliqué à chaque groupe de quel détachement il fera partie, quelles sont les particularités de ces détachements et quelles y sont les conditions spéciales du travail politique ? Enfin, vous êtes-vous assurés de la présence dans chaque compagnie, d'un noyau communiste qui soit prêt à combattre jusqu'au bout et qui soit apte à conduire en avant les autres ?».

Nous constatons que ce travail n'a pas été accompli que d'une façon générale, sans faire suffisamment attention aux conditions concrètes et aux particularités de la propagande politique dans l'armée en général et dans chaque régiment en particulier. La propagande n'a pas eu un caractère concentré et intense qui correspondît réellement à la préparation immédiate au combat. Cela s'aperçoit aussi bien dans les articles des journaux que dans les proclamations... Enfin, a-t-on vérifié le personnel des commissariats et du commandement ? Lors des combats passés, plusieurs commissaires ont été tués et remplacés au premier moment par des hommes qu'on avait sous la main. Les effectifs des commissariats ont-ils été complétés ? Où en sommes-nous avec les chefs ? Jouissent-ils d'une confiance suffisante ? Y a-t-il auprès des chefs peu connus des commissaires énergiques et ayant une autorité suffisante ? N'y a-t-il pas, enfin, parmi les chefs, d'anciens officiers tsaristes, d'hommes dont les familles se trouvent dans le territoire occupé par Wrangel ou à l'étranger ? Il est tout à fait naturel que tels chefs faisant des efforts pour être faits prisonniers, ce qui pourra avoir des suites funestes pour les résultats de certaines opérations. Avez-vous vérifié le personnel du commandement à ce point de vue ? L'avez-vous renouvelé, renforcé ? Non ? — Arrière ! L'attaque sera remise. Au point de vue matériel, le moment est propice, nos forces sont supérieures, notre adversaire n'a pas encore terminé sa concentration. Tout ceci est incontestable. Mais la préparation morale n'a pas une importance moindre que la préparation matérielle. Et cependant cette préparation morale a été faite d'une façon négligée et superficielle. Dans ces conditions, mieux vaut même abandonner à l'ennemi une partie du territoire, reculer d'une vingtaine ou d'une trentaine de kilomètres, gagner du temps, remettre l'attaque à deux ou trois semaines plus tard et mener d'abord jusqu'au bout la campagne de préparation politique et organisatrice. C'est alors que le succès sera assuré...

Ceux de vous, camarades, qui ont travaillé dans l'armée, et vous êtes ici nombreux, savent que cet exemple n'est pas imaginé par moi. Nous avons effectué plus d'une fois des retraites stratégiques, uniquement pour cette raison que l'armée était insuffisamment préparée au combat décisif, au point de vue moral et politique. Cependant l'armée est une organisation de contrainte. Est obligé d'aller au combat qui y est envoyé par elle. Une répression militaire très dure menace les récalcitrants. Aucune armée n'existe et ne peut exister sans cela. Mais, dans une armée révolutionnaire, la principale force motrice, c'est sa conscience politique, son enthousiasme révolutionnaire, la compréhension de la part de la majorité de l'armée du problème militaire qui l'attend et la volonté de résoudre ce problème.

Combien plus tout cela concerne les luttes révolutionnaires décisives de la classe ouvrière ! Il ne peut y être question de forcer quelqu'un à faire une révolution. Aucun instrument de répression n'existe. Le succès n'est basé que sur la volonté de la majorité des travailleurs de prendre une part directe ou indirecte à la lutte, d'aider à son succès[4].

Le Troisième Congrès semblait devoir indiquer que l'Internationale Communiste, représentée par ses chefs, allait partir pour le front du mouvement ouvrier mondial et engager des combats décisifs pour la conquête du pouvoir. Le Congrès a demandé : «Camarades communistes allemands, italiens, français et autres ! Avez-vous conquis la majorité de la classe ouvrière ? Qu'avez-vous fait pour que chaque ouvrier comprît les raisons de la lutte ? Les avez-vous expliquées par des paroles simples, claires et précises aux masses laborieuses, même les plus arriérées ? Qu'avez-vous entrepris pour vous rendre compte si ces arriérés vous ont compris ? Montrez-nous vos journaux, vos brochures, vos proclamations ?

«Non, camarades, cela ne suffit pas encore. Ce n'est pas encore ce langage qui témoigne de votre union avec les millions de travailleurs... Qu'avez-vous entrepris pour distribuer régulièrement les forces communistes dans les syndicats ? Avez-vous des noyaux sûrs dans toutes les organisations importantes de la classe ouvrière ? Qu'avez-vous fait pour vérifier l'état du «commandement» dans les syndicats ; pour débarrasser les organisations ouvrières des chefs peu sûrs, douteux, et, ce qui est le plus important, traîtres ? Avez-vous organisé un service de renseignements à l'intérieur même du camp ennemi ?... Non, camarades, votre préparation est insuffisante et, sous certains rapports, vous n'avez même pas encore posé comme il sied les problèmes de la préparation...»

Cela signifie-t-il que la lutte décisive soit différée de plusieurs lustres ou même de quelques années ? Nullement ! La préparation pour une offensive militaire peut être faite parfois en l'espace de 15 à 20 jours et même moins. Des divisions disparates, à l'esprit hésitant, avec des chefs et des commissaires peu sûrs, peuvent être transformées en l'espace de 10 ou 15 jours, grâce à un travail de préparation intense, en une armée puissante, étroitement liée par l'unité de conscience et de volonté. Il est incomparablement plus difficile d'unir des millions de prolétaires pour une lutte décisive. Mais toute notre époque facilite énormément ce travail à conditions que nous n'hésitions pas à droite et que nous ne butions pas à gauche. Il ne serait pas intelligent de chercher à deviner si l'on aura besoin, pour le travail préparatoire, de quelques mois seulement, d'une année, de deux ans ou plus. Cela dépend de nombreuses conditions. Et il n'est pas douteux que dans la situation actuelle, une des conditions les plus importantes pour rapprocher l'heure de la révolution et pour la mener à la victoire, est notre travail de préparation. Allez aux masses ! — dit l'Internationale Communiste à tous ses partis. Pénétrez-les plus largement et plus profondément ! Etablissez entre vous et elles un lien indestructible ! Envoyez les communistes dans toute la masse ouvrière, aux postes les plus responsables et les plus dangereux ! Qu'ils conquièrent la confiance des masses ! Que les masses, avec eux, chassent de leurs rangs les chefs opportunistes, les chefs hésitants et les chefs arrivistes ! Profitez de chaque minute pour préparer la révolution ! L'époque travaille pour nous. Ne craignez pas que la révolution vous échappe. Organisez-vous, renforcez-vous, et alors vous rapprocherez l'heure qui sera celle d'une attaque décisive, véritable, et alors le Parti non seulement vous dira : «En avant !», mais encore poussera l'offensive jusqu'à sa fin victorieuse !

 

NOTES

[1] Note Auteur : — L'ancien président du Comité central du Parti Communiste, Paul Lévi, a critiqué la tactique du Parti lors des événements de mars. Mais il a donné à sa critique un caractère absolument inadmissible et désorganisateur ; ainsi, au lieu de rendre service à la cause, il lui a nui. Une lutte dans l'intérieur du Parti a amené l'exclusion de Lévi et la confirmation de cette exclusion par le Congrès de l'Internationale.

[2] Note Webmaster : — Ce texte a été publié en 1921, aussi ce titre de IVe Internationale est ironique, il ne s'agit-là que d'une tentative gauchiste, et non de la IVe internationale qui ne fut créée qu'en 1937 !)

[3] Note Auteur : — Je vois d'après les articles du camarade Kurt Geyer, au sujet du IIIe Congrès, articles qui me sont parvenus lorsque mon livre était déjà sous presse, que ce représentant de l'opposition non seulement glisse vers le centrisme, mais encore s'en rend compte lui-même. Il part de ce point de vue que le IIIe Congrès a établi une nouvelle perspective historique et a rendu ainsi notre tactique plus indépendante de notre attente d'une révolution dans le plus proche avenir. Geyer en conclut que les divergences de tactique entre la IIIe Internationale et les centristes... diminuent. Une telle conclusion est absolument monstrueuse ! La IIIe Internationale est une organisation de combat qui marche vers son but révolutionnaire à travers tous les changements de conditions. L'Internationale 2 1/2 ne veut pas de révolution. Elle s'appuie sur une sélection appropriée de chefs et demi-chefs, de groupements et de tendances, d'idées et de méthodes.

[4] Note Auteur : —Un plaisant m'a «contredit» au Congrès en disant qu'on ne pouvait pas commander à la classe ouvrière comme on commande à une armée. C'est cela même. Et moi j'ai essayé de démontrer qu'on ne pouvait pas commander l'Armée Rouge elle-même de la façon dont certains politiciens ont voulu commander à la classe ouvrière.

 


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Dernière mise à jour 26.07.2004